Engels et l’invention du marxisme
[lundi 02 novembre 2009 - 05:00]
Histoire
Engels. Le gentleman révolutionnaire
Tristram Hunt
Éditeur : Flammarion
La difficulté vient, sans doute, du style de l’ouvrage qui laisse trop place aux jugements de valeur, ainsi qu’on l’a déjà remarqué. Mais, plus profondément, c’est la question elle-même qui mériterait d’être reposée, non en terme de responsabilité (impliquant une compression de la temporalité pour établir un lien direct et factice entre Engels et Lénine), mais en terme de glissements, par lesquels les idées originelles sont progressivement interprétées puis déformées. Dans cette perspective, la place d’Engels est centrale parce qu’il est le premier chaînon d’une succession de lectures contradictoires, non seulement parce qu’il défend bec et ongle l’œuvre de Marx (Hunt le montre), mais aussi parce qu’il en est le premier glossateur, par ses préfaces et critiques qui clarifient une pensée en construction. Ce travail d’interprétation puis de diffusion ne peut être dissocié de son utilisation par des partis nationaux ou des théoriciens qui ont leurs propres exigences. Le succès de l’
Anti-Dühring (1878) n’est pas anodin à cet égard: l’ouvrage d’Engels ne rencontre aucun succès immédiat, mais cette synthèse qui rend accessible les idées de Marx aux socialistes de l’Internationale devient fondatrice lorsqu’elle est traduite, partiellement, par Paul Lafargue en 1880 pour gagner le socialisme français au marxisme. Si la promotion entreprise par Engels est centrale, elle ne peut être séparée du travail complémentaire des intermédiaires qui traduisent, discutent, tordant les idées originales. De ce fait, la responsabilité supposée d’Engels du totalitarisme stalinien devient une fausse question: la théorie marxiste n’a de valeur que par l’usage que ses défenseurs en font, et léninisme comme stalinisme sont les prolongements de débats contradictoires sur l’héritage intellectuel des Dioscures qui animent l’Internationale entre 1889 et 1914.
L’ouvrage de Tristram Hunt révèle une image en clair-obscur de Friedrich Engels, soulignant les contradictions toutes hégéliennes d’une vie passée le jour aux commandes d’une industrie textile, la nuit à la destruction de ses fondements. Mais l’approche chronologique, qui masque les lignes de force et dissout les cohérences, ne parvient pas totalement à répondre aux questions évoquées par l’auteur: entre la subordination idéaliste au génie et l’indépendance du collaborateur, la part exacte d’Engels dans l’élaboration du marxisme reste imprécise; entre fidélité et trahison, son héritage est directement transmis aux bolcheviks russes, ignorant l’histoire de la théorie après sa mort. La biographie, révélant toute la richesse de l’activité intellectuelle d’Engels qui enracine le marxisme sur des terrains féconds, de la lutte anti-coloniale à l’égalité des sexes, mériterait d’être prolongée, par un dépassement du personnage lui-même, pour mieux saisir la postérité réelle de son œuvre
Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.
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