Engels et l’invention du marxisme
[lundi 02 novembre 2009 - 05:00]
Histoire
Engels. Le gentleman révolutionnaire
Tristram Hunt
Éditeur : Flammarion
Malgré tout, le souci de faire un sort au moindre aspect de la vie du sujet conduit l’auteur à brouiller la hiérarchie des faits. La relation entre Engels et Mary Burns, ouvrière irlandaise rencontrée à Manchester, a son importance jusque dans les prodromes de la théorie marxiste car c’est elle qui lui révèle la face la plus noire du capitalisme. De ces expériences directes est issu
The Condition of the Working-Class in England (1845), qui donne une première expression à certaines formules comme la distinction de classes ou la mission révolutionnaire du prolétariat. En revanche, l’aventure supposée d’Engels avec l’épouse de Moses Hess, communiste allemand réfugié à Paris en 1846, est une anecdote croustillante, mais inutile; et le lecteur saisit mal l’intérêt d’une question telle que «Engels a-t-il vraiment abusé de la femme de Moses Hess?»
. Le propos se dilue donc parfois en une juxtaposition d’épisodes sans cohérence réelle. Au chapitre VII, consacré à la période 1869-1883, on voit se succéder une description de l’environnement et du quotidien d’Engels, un rappel (superficiel) de l’attitude des Dioscures pendant la Commune, les débats au sein de l’Internationale, une description de la fortune d’Engels, une analyse de ses angoisses domestiques issues de la rivalité entre ses bonnes, un bilan de son attitude face au socialisme russe, avant de s’achever par la mort de Marx.
De même, le souci de rendre la vie d’Engels dans un style fluide n’excuse pas les nombreux écarts de langage. Paul Lafargue, le gendre désargenté de Marx qui puise à pleines mains dans la fortune d’Engels, «poussait le bouchon un peu loin»
, et Aveling, compagnon d’Eleanor Marx, est un «salaud»
. Ces jugements de valeur sont d’ailleurs fréquents, et le lecteur découvre que
La guerre des paysans en Allemagne (1850), application à l’histoire des mouvements agraires et religieux du XVIe siècle du marxisme, a été rédigé «avec toute la finesse d’un étudiant en première année de matérialisme»
. Plus grave, Hunt a parfois tendance à juger des choix d’Engels en fonction de préoccupations actuelles, comme lorsqu’il parle d’«ethno-philosophie nauséabonde»
face aux révolutions polonaises et hongroises en 1848-1849.
Malgré ses défauts, la biographie de Hunt parvient à rendre attachante la figure d’Engels, et à éclairer son époque d’une vive lumière. Il réussit également à montrer les ressorts de la contradiction entre Dr. Jekyll et M. Hyde, entre le manufacturier et le communiste, qui trouve dans les impératifs d’une collaboration étroite avec Marx sa résolution, ou mieux, son dépassement.
Les affinités électives: Marx, Engels et le marxisme
L’objectif de Hunt est de donner une vision plus équilibrée de cette collaboration. La posture exclut toute recherche en paternité, qui aboutirait à la distinction impossible entre ce qui revient à chacun, et ouvre une recherche en gémellité. Comme Oreste et Pylade dans l’
Iphigénie en Tauride de Goethe, il unissent leurs forces et, «tous deux, avec une audace réfléchie, marchent vers l’accomplissement». Hunt montre comment, des premiers textes partagés (
La Sainte Famille en 1845, l’
Idéologie allemande en 1846, le
Manifeste en 1848) au
Capital publié en 1867, la pensée commune s’harmonise en un tout homogène, et que les précisions apportées par Engels après la mort de Marx s’inscrivent dans sa continuité.
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