Jérôme Segal a perçu qu’il y avait dans l’ouvrage – entre bien d’autres choses – de Yuri Slezkine un "argument de nature statistique". Mais curieusement, ça l’agace, et bien qu’il admette que tous ces chiffres soient utiles pour illustrer rigoureusement l'indéniable et systématique "surreprésentation" (parfaitement explicable sociologiquement, comme le démontre Slezkine) des Juifs dans un certain nombre d’activités, il écrit aussi : "Outre le ridicule scientiste qu’il y a à donner de telles précisions numériques, le lecteur peut regretter qu’on ne précise pas sur quelles bases ces recensements ou estimations ont été effectuées." On laissera le lecteur juger du "ridicule" de la chose, et on remarquera qu’ici comme partout ailleurs donne les sources documentaires et bibliographiques des chiffres qu’il cite (
cf. note 16 p. 415).
Plus généralement, il semble que Jérôme Segal n’a pas compris la fonction de l’ "argument de nature statistique" dans l’ouvrage de Yuri Slezkine et son lien fondamental avec l’analyse qu’il fait des diverses facettes de l’antisémitisme. Ainsi, si les antisémites perçoivent une inquiétante "exceptionnalité" juive, leur perception s’appuie à la fois sur une vague appréhension de cette "anormalité" statistique et sur les représentations anthropologiques traditionnelles de "l’étranger interne". Le problème, c’est l’interprétation paranoïaque-conspirative qu’ils font de ce qui n’est qu’un banal phénomène lié aux mécanismes de la division du travail et aux logiques de conversion du capital social et culturel historiquement hérité.
Mais M. Segal écrit cette phrase incroyable : "Slezkine y voit [dans le succès professionnel et intellectuel disproportionné des Juifs soviétiques] une confirmation de leur adéquation ontologique à occuper les fonctions mercuriennes, en négligeant parfois ce qui peut relever de facteurs historiques." "Adéquation ontologique" ?
Tout le livre de Yuri Slezkine s’emploie systématiquement à démontrer l’inexistence de quelconques « adéquations ontologiques » de nature anhistorique, à partir d'un argumentaire de type anthropologique-structuraliste qui s'appuie sur la riche littérature comparatiste sur les diasporas et la sociologie des "
middlemen minorities" développée depuis les années 1970, notamment à partir du travail pionnier d’Edna Bonacich, et dont les 59 notes bibliographiques (soit six pages et demie) du premier chapitre du livre de Yuri Slezkine, citant plusieurs dizaines d’ouvrages et d’articles canoniques, donnent un aperçu plus que substantiel.
Le
Siècle juif est très certainement un ouvrage qui prête à débats et discussion – l’audace de ses hypothèses comporte aussi sûrement des faiblesses qui sont la marque des grands livres. Ces débats et ces discussions sont encore à venir. Nous espérons que cette réaction de l’éditeur pourra y contribuer.
Hugues Jallon et Marc Saint-Upéry sont respectivement l’éditeur et le traducteur du
Siècle juif.
3 commentaires
Luis
MAO
j'ai appris la distinction mercuriens et apolliniens,mais la question du "tatouage reste pour moi entière....
Le livre a l'air sans aucun doute confus,mais le sujet doit pouvoir se conclure par la remarque de Freud sur" l'identité obscure et complexe du judaisme"
JS