"L’auteur montre comment le cosmopolitisme peut s’identifier à une conception ouverte de la judaïté" ? Une simple lecture de la quatrième de couverture du livre ou de la page que lui consacre
le site de Princeton University Press suffit à prouver que ce n’est pas du tout l'objet du livre. Ce que le livre de Yuri Slezkine démontre, c’est, entre autres choses : que la trajectoire historique exceptionnelle des Juifs d’Europe centrale et orientale (puis d’Amérique, puisque ce sont pour bonne part les mêmes et leurs descendants) n’est nullement liée à une "exception juive" ; que l’antisémitisme est-européen s’enracine dans des représentations anthropologiques beaucoup plus universelles et beaucoup moins énigmatiques qu’une inexplicable haine irrationnelle des Juifs en tant que Juifs ; que l’histoire de la Russie, de l’Union soviétique, du communisme et du radicalisme politique de ses intellectuels est à relire intégralement – même si pas exclusivement – à la lumière de l’histoire sociale du judaïsme est-européen ; que la construction des imaginaires nationalistes et de leur rapport à la modernité capitaliste (et socialiste) ne peut être véritablement comprise qu’en mobilisant la dialectique entre "apolliniens" et "mercuriens", concepts qui ne sont pas des catégories exprimant des formes d’ "adéquation ontologique" mais désignent des jeux de rôle sociaux mouvants et historiquement circonstanciés. Ces jeux de rôle n’expriment nullement des "essences" sociales mais reposent sur des positions structurelles "vides". Ce qui explique, comme le montre bien Yuri Slezkine, pourquoi et comment les professionnels et
intelligenty allemands furent pendant toute une partie du XIXe siècle les "Juifs" de la Russie au XIXe siècle avant que les professionnels et
intelligenty Juifs en deviennent les "Allemands", de même que des paysans hindous, par exemple, peuvent devenir des
middlemen soudainement semblables à leur opposé structurel, les Parsis de l’Inde, une fois que ces paysans sont transplantés en Afrique de l’Est face aux natifs ougandais ou kenyans.
Le rapprochement opéré par Jérôme Segal avec le livre de Shlomo Sand n’a pour cette raison absolument aucun sens : Yuri Slezkine n’a pas besoin de "déterminer ce qui constitue le peuple juif ", ni de commenter Shlomo Sand, dont la perspective n’est pas contradictoire avec la sienne mais n’a épistémologiquement et historiographiquement
strictement rien à voir. Le livre de Shlomo Sand est une réponse à la construction historico-idéologique du peuple juif, celui de Yuri Slezkine est un ouvrage d’histoire interprétative sur modernité, identité et nationalité s’appuyant sur un regard anthropologique comparatiste et sur des donnés primaires et secondaires inexplorées et/ou jamais mises en perspective ni comparées à ce jour.
Yuri Slezkine n’a pas non plus besoin qu’on lui explique – comme le fait l’auteur de la recension - que le peuple juif "est avant tout une construction sociale et historique", puisque c’est au contraire une prémisse de fond de son approche comparatiste-structurale. Ce qui intéresse avant tout l’auteur, ce sont les effets sociologiques et la combinatoire changeante des représentations engendrées par la structure d’assignation symbolique et sociale qui positionne goyim et Juifs, gadjos et gitans, thaïs et chinois, paysans latino-américains et commerçants "turcos" (syro-libanais), bref "mercuriens" et "apolliniens", dans le champ de l’imaginaire et dans celui de la division du travail. (Au passage, vouloir donner une leçon de "constructivisme social" à un universitaire de Berkeley, où le
social constructivism est la tarte à la crème des sciences sociales depuis plus de trente ans, relève quand même un peu de l’enfonçage de portes ouvertes.)
Jérôme Segal cite ce passage de l’auteur du
Siècle juif : "Par “Juifs”, j'entends les membres des communautés juives traditionnelles (juifs par leur naissance, leur religion, leur nom, leur langue, leur profession, tout à la fois autodésignés et formellement assignés comme tels) ainsi que leurs enfants et leurs petits-enfants (quels que soient leur religion, leur nom, leur langue, leur profession, leur autodésignation et leur assignation formelle)." Et l’auteur de la recension écrit plus loin : "Le droit à l’auto-détermination est important, et il est ici heureusement respecté, par contre, l’inclusion systématique des enfants et petits-enfants repose implicitement sur une vision génétique du judaïsme plus que douteuse, dont le XXe siècle, justement, a montré les conséquences dramatiques qu’elle peut avoir."
Ce commentaire est passablement étrange. L’inclusion des descendants quelle que soit leur auto-désignation ou leur affiliation religieuse est parfaitement logique et nécessaire sur le plan sociologique (ce qui n’a strictement rien à voir avec la "génétique" ni avec "un tatouage indélébile transmis de génération en génération") pour comprendre la dynamique transgénérationnelle de transmission et de conversion des divers capitaux et habitus hérités au sein des trois grandes migrations analysées par Slezkine (par ordre d’importance à ses yeux : la migration interne à la Russie et à l’URSS, la migration aux Etats-Unis, la migration en Palestine). La remarque est donc un contresens aussi absurde que si l’on reprochait, par exemple, aux gens qui critiquent le népotisme (ou la nomination de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD) d’accorder une importance "douteuse" et suspecte à la "génétique".
3 commentaires
Luis
MAO
j'ai appris la distinction mercuriens et apolliniens,mais la question du "tatouage reste pour moi entière....
Le livre a l'air sans aucun doute confus,mais le sujet doit pouvoir se conclure par la remarque de Freud sur" l'identité obscure et complexe du judaisme"
JS