Les pages consacrées à l’adaptation étonnante dont les Juifs ont fait preuve durant la période de formation de l’URSS sont plus intéressantes et plus originales. L’auteur navigue avec aisance pour éviter les deux écueils que seraient, d’une part, la caricature du juif entrepreneur proto-capitaliste et, de l’autre, la description d’une URSS « judéo-bolchévique ». Les commentaires proposés (p. 65-70) sur le livre de Werner Sombart,
Les Juifs et la vie économique moderne (1911), permettent de saisir la pertinence de cette idée selon laquelle les Juifs auraient su appliquer aux activités économiques l’esprit rationaliste déjà développé et glorifié dans l’étude incessante des lois religieuses (notamment dans le Talmud). Pour l’URSS des années 1920 et 1930, Slezkine emprunte en partie les chemins de traverse de l’histoire des mentalités pour comprendre comment le sentiment national qui était étranger aux Juifs soviétiques pouvait faire d’eux des camarades exemplaires. Slezkine précise (p. 265-66) : « Aucun autre groupe ethnique n’était aussi doué pour être soviétique, et aucun autre n’était aussi enclin à abandonner son langage, ses rituels et ses zones traditionnelles d’implantation. Autrement dit, aucune autre nationalité n’était aussi mercurienne (tout pour la tête et rien pour le corps) ou aussi révolutionnaire (tout pour la jeunesse et rien pour la tradition). (…) Les Juifs étaient déjà si fortement urbanisés, si bien éduqués et si désireux de devenir cosmopolites (par le biais de la sécularisation, des mariages mixtes et de l’assimilation linguistique) qu’en ce qui les concernait, la politique des nationalités paraissait dénuée de sens, soit contre productive (…). Les juifs semblaient être beaucoup plus soviétiques que le reste de l’Union soviétique. » La société soviétique alors en construction est ainsi décrite comme un « mélange unique d’apollinisme et de mercurianisme » (p. 272).
Surreprésentation… des surreprésentations !
L’ensemble de l’ouvrage est émaillé de statistiques qui démontrent la surreprésentation des Juifs dans différentes activités typiquement « mercuriennes ». On lit ainsi « [qu’]à Odessa, en 1887, les Juifs détenaient 35% des usines, lesquelles représentaient 57% de la totalité de la production locale ; [qu’]en 1910, 90% des exportations de blé étaient effectuées par des entreprises juives. » (p. 137) Plus loin (p. 140), que 49% des avocats d’Odessa étaient juifs (62% dans la Vienne du début du XXème siècle). Des pages entières sont encore consacrées aux statistiques dans l’éducation : « En 1939, 26,5% des Juifs avaient terminé leurs études secondaires (contre 7,8% de la population totale de l’Union soviétique et 8,1 des Russes de la Fédération de Russie) » (p. 240).
Que ce soit dans l’élite culturelle du pays, aux échecs ou dans la musique classique, les Juifs soviétiques dominaient. Slezkine y voit une confirmation de leur adéquation ontologique à occuper les fonctions mercuriennes, en négligeant parfois ce qui peut relever de facteurs historiques. Ce type de statistiques, comme la proportion de Juifs parmi les récipiendaires du Prix Nobel (22% alors que les Juifs représentent 0,2% de la population mondiale), mériteraient d’autres développements.
Le propos de l’auteur est plus original lorsqu’il s’intéresse aux opinions politiques aux Etats-Unis. Il observe (p. 371) que « pendant la première moitié des années 1960, les Juifs (qui constituaient 5% de l’ensemble des étudiants américains) fournissaient entre 30 % et 50 % des adhérents du SDS (Students for a Democratic Society) ». On lit encore que dans un sondage national réalisé en 1970 sur les mouvements estudiantins contestataires, « 23% de tous les étudiants juifs de premier cycle se situaient à ‘l’extrême-gauche’ (contre 4% des protestants et 2% des catholiques) (…) ». Slezkine note que « le radicalisme augmentait en proportion inverse de l’orthodoxie religieuse », les étudiants les plus radicaux étant les enfants « de parents non croyants mais ethniquement juifs ». Il conclut en affirmant que les Juifs étaient « les plus cosmopolites et les plus déracinés de ces cosmopolites sans racines’ » (p. 373). Là encore, le lecteur pourra rester sur sa faim face à de telles assertions.
3 commentaires
Luis
MAO
j'ai appris la distinction mercuriens et apolliniens,mais la question du "tatouage reste pour moi entière....
Le livre a l'air sans aucun doute confus,mais le sujet doit pouvoir se conclure par la remarque de Freud sur" l'identité obscure et complexe du judaisme"
JS