On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

En 1968 le lycée de Saint-Cloud prenait le nom de Lycée Florent Schmitt, honorant ainsi, à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort, un compositeur longtemps résident de la ville. L'antisémitisme affiché publiquement par Schmitt, son adhésion au Comité France-Allemagne dans les années trente, son appartenance au groupe Collaboration durant l'Occupation, sa participation au voyage à Vienne organisé par la propagande hitlérienne en décembre 1941 sous couvert de célébrer le 250e anniversaire de la mort de Mozart, rien de tout cela n'était secret, mais on le considérait, de toute évidence, secondaire par rapport à la place que tenait son œuvre dans la musique française de la première moitié du vingtième siècle et on avait jeté un voile dessus. Une trentaine d'années plus tard, ce voile était arraché et en 2002, le conseil d'administration du lycée, appuyé par le corps enseignant et l'énorme majorité des élèves, votait le changement du nom en Lycée Alexandre Dumas, changement officiellement entériné le 1er janvier 2005.
Cet opprobre tardif infligé à un compositeur jadis tenu comme marquant, et qui n'est probablement pas étranger à l'oubli dans lequel est tombée sa musique, est symptomatique du renversement de perspective dans l'historiographie de la période, suite à la publication en 1972 (et en traduction française l'année suivante) du livre de Robert Paxton sur la France de Vichy et des études plus spécialisées qu'il a engendrées. La musique n'y occupait jusqu'à présent qu'une place limitée, à l'exception du collectif dirigé par Myriam Chimènes, La Vie musicale sous Vichy, publié en 2001 non pas à Paris mais à Bruxelles (est-ce un autre symptôme ?). Le livre de Yannick Simon est d'autant mieux venu. Il présente du sujet une large approche, organisée en huit chapitres non numérotés. Après une courte introduction portant sur la "drôle de guerre", la deuxième partie, "La recomposition du paysage musical", évoque brièvement les compositeurs décédés durant la période (au combat ou dans d'autres circonstances, tel Raoul Laparra, tué lors d'un bombardement ), puis la situation des prisonniers de guerre, celle des compositeurs considérés comme Juifs et celle des étrangers et exilés de l'intérieur. "Réorganiser la vie musicale" traite notamment de L'Information musicale, l'hebdomadaire créé en novembre 1940 par Robert Bernard et qui paraît jusqu'en mai 1944, puis les diverses formes d'intervention de l'État français en matière musicale par le biais de divers comités, dont le Comité national de propagande pour la musique, création de la Troisième République mais qui reçoit sous l'Occupation une impulsion nouvelle, et dont l'homme fort est René Dommange, neveu et successeur de Jacques Durand à la tête de sa maison d'édition. Quant au Comité d'organisation professionnelle de la musique, dont la cheville ouvrière est Alfred Cortot, il est conçu, sur le modèle de la Reichsmusikkammer, pour rassembler toutes la profession musicale en un "ordre de la musique" – comme cet Ordre des médecins qui a si bien survécu à la période. Comme le souligne Yannick Simon, ces comités, vu le peu d'années qu'a duré le régime, ont eu une existence largement symbolique. Ils sont toutefois hautement représentatifs du volontarisme corporatiste si caractéristique de la politique culturelle et économique de Vichy. Les chapitres "Composer avec les Allemands" et "Composer avec l'État français", les plus longs du livre, ne sont pas les moins dénués d'intérêt. On y trouvera une section sur la branche musicale du groupe Collaboration, dont le comité directeur, outre Schmitt, comprenait les compositeurs Max d'Ollone et Alfred Bachelet, la cantatrice Claire Croiza (hélas pour elle) et le ténor Thomas Salignac. Le voyage à Vienne mentionné plus haut amène l'auteur à reposer – une fois de plus – la question de la participation d'Arthur Honegger et à faire justice de la justification erronée qu'en a donnée Harry Halbreich dans son livre. La partie "Trajectoires de la modernité" amène l'auteur à revenir sur le "cas Honegger", d'abord au sujet de sa prise de position en faveur du système de notation musicale inventé par le compositeur russe émigré Nicolas Obouhow, puis, longuement, sur les questions que pose la position particulièrement en vue occupée par Honegger pendant toute la période. Critique à Comœdia (revue d'obédience nettement collaborationniste même si ses articles à lui ne prêtent au fond guère à controverse), Honegger voit son cinquantième anniversaire célébré en 1942 par une "Semaine Honegger" et reçoit en 1943, lors de la création française d'Antigone, une véritable consécration à l'Opéra, Suisse, il n'en est pas moins considéré sous l'Occupation comme le premier compositeur français vivant. Nullement suspect d'antisémitisme – l'auteur mentionne ses tentatives en faveur de musiciens juifs persécutés – ni de sentiments pro-nazis, comme en témoigne son adhésion au Front national de la musique fondé en 1941 et qui se situe dans la mouvance communiste, Honegger, de par sa nationalité autant qu'en raison de son statut éminent, ne risquait pas non plus d'être inquiété à la Libération, même s'il eut à souffir d'un certain discrédit – à commencer par sa radiation du Front national en 1943 – dont il conçut beaucoup d'amertume. Son itinéraire est néanmoins représentatif des ambiguïtés de la période.
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Jérôme Segal