On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Les ouvrages qui relèvent de ce qu’on peut encore appeler les gender studies -malgré le retour critique sur cette notion amorcé depuis de nombreuses années déjà aux Etats-Unis- déroutent souvent les lecteurs rompus aux subtilités des publications en sciences humaines et sociales. Le récit s’y mêle volontiers à l’analyse, ce qui déroge aux règles vermoulues de l’administration de la preuve. Non que celles-ci soient identiques selon les disciplines ! La sociologie ou la philosophie offrent en l’espèce plus de liberté que l’histoire, où le positivisme n’a pas complètement disparu des esprits. Mais l’un des aspects les plus stimulants des gender studies tient précisément à ce qu’elles invitent à une redéfinition de notre horizon textuel, en brouillant la frontière entre fiction et non-fiction. C’est à un exercice de ce style que Didier Eribon se livre dans son dernier ouvrage. A observer la relative discrétion qui a entouré Retour à Reims depuis sa publication, on croit deviner que les responsables des pages "Livres " des magazines et journaux n’ont pas su le "classer " dans la rubrique des essais ou des autobiographies. Leurs comptes-rendus se seront perdus dans l’entre-deux genres littéraire, qui vaut trop souvent comme triangle des Bermudes pour les publications "installées "…
Tableau d’un monde "dominé " : les milieux ouvriers dans la France des années de Gaulle
Retour à Reims est donc un livre hybride. Un objet textuel non identifié (OTNI). Didier Eribon, qui a beaucoup bataillé en faveur de la dignité scientifique des études sur le genre en France , y prend prétexte du récit de ses jeunes années pour réfléchir à la disparition du discours sur les classes sociales à gauche. A hauteur d’enfance, les années 1950-1960 ressemblaient-elles à ces belles images dorées que la mémoire collective a su enregistrer ? Dans nombre de récits des années de Gaulle, il n’est question que de joyeuses vacances ou de jeudis enchanteurs dans la maison des grands-parents à la campagne. D’un temps d’abondance, où le plan de stabilisation de 1963, qui fit passer l’inflation de 5% au début des années 1960 à 2,5% par an en 1965, échouait à contenir une expansion économique spectaculaire. De la découverte de la liberté des esprits et des corps.
C’est un tout autre paysage de la France d’alors que brosse Didier Eribon. Sa famille appartenait en effet au monde ouvrier. Les maisons ou appartements habités par "les travailleurs " se situaient fréquemment dans un espace de "relégation ", comptaient peu de pièces et presque jamais de salle de bains. La crise du logement n’avait en effet pas pris fin avec l’achèvement de la reconstruction et se poursuivit au moins jusqu’à la fin des années 1960 . L’espace familial ne pouvait donc être vécu que comme le lieu de la promiscuité dans les années 1950-1960. Maurice Pialat en présenta un visage bouleversant de générosité crue dans L’Enfance nue, par exemple, tandis que le quotidien d’une vie familiale dans un appartement exigu fut donné à voir par Les Quatre cents coups de François Truffaut.
5 commentaires
MD
Luc
a) Cette manie de l'autocitation, que vous relevez à juste titre, est exaspérante. On n'est aussi platement égotiste que dans un CV universitaire (l'exercice l'impose) ou dans des mémoires d'ancien combattant.
b) Des tics de langage qui irritent, parce que trop fréquents, en particulier l'emploi du verbe "ressortir à".
b) Une plume redondante à souhait : des idées simples et fortes (auxquelles je souscris le plus souvent) sont délayées à à coup de plénonasmes concaténés.
Mais indéniable intérêt historique (à travers le récit de soi, pourquoi pas) :
a) Toute la question du social / sociétal. Les victoires sociétales (liberté des moeurs, droit à pour résumer) ont parfois fait oublier à une partie de la gauche (à Eribon lui-même, comme il en témoigne) les questions sociales les plus basiques, pourtant primordiales. Ces victoires ont aussi fait oublier le fait que, en dépit d'une indéniable démocratisation des codes et des apparences (qu'on pense à la mode, au jean par exemple), des phénomènes de distinction sont toujours à l'oeuvre, n'en déplaise aux détracteurs de Bourdieu. Toute société développe ses formes de distinction, et il n'est ni envisageable ni souhaitable de les annihiler. Mais il est évident que plus une société se stratifie en laissant les inégalités se développer en son sein, plus ces phénomènes sont saillants, plus ils conditionnent les destins sociaux. Il ne suffit donc pas de proclamer : "La cravate au placard !" ou "Je baise avec qui je veux" pour faire changer la société. Il faut aussi toucher aux (infra)structures (comme dirait Marx), mettre les mains dans le cambouis.
b) Cet oubli du social est symptomatique de notre époque qui, après d'impressionnants progrès dans le bien-être matériel depuis l'après-guerre, semble avoir pris acte de l'impuissance du politique dans le domaine économique. Et il est évident que, sans moyen d'intervenir sur l'économie, la question des inégalités ne pourra être réglée.
David Valence
Igor
Sur le site de L'Express je lis la prose d'Eribon à ce sujet:
"J'exécrai, à l'instant même où je le vis, son sourire patelin, sa voix doucereuse, cette façon d'afficher son caractère posé et rationnel, tout ce qui au fond n'exprimait rien d'autre que son ethos bourgeois de la bienséance."
Reprocher à Aron un délit de sale gueule, j'aimerais bien savoir où est la probité là-dedans. Merci pour votre réponse.
claire