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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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En barque, entre vie et mort
[jeudi 22 octobre 2009 - 05:00]
Littérature
Couverture ouvrage
La Barque silencieuse
Pascal Quignard
Éditeur : Seuil
237 pages / 17,10 € sur
Résumé : une réflexion politique sur le suicide et la liberté, mais aussi sur la passion de la lecture et de la solitude.
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Le premier volume de Dernier Royaume, Les Ombres errantes, a valu à Pascal Quignard le prix Goncourt en 2002. Après Sur le Jadis et Abîmes la même année, Les Paradisiaques et Sordidissimes en 2005 (tomes II à V de Dernier Royaume), il a publié un roman, Villa Amalia, un ouvrage inspiré par la peinture, La Nuit sexuelle et plus récemment un petit livre sur la musique, Boutès. Dans La Barque silencieuse, le tome VI de Dernier Royaume, paru en septembre 2009 au Seuil, l’écrivain conduit son lecteur dans le temps, dans ses rêves, dans ses lectures, dans les fragments de sa vie. Il lui propose un voyage intime, secret, tendre et passionné au cœur de soi, de quelques-unes de ses œuvres, en compagnie des écrivains qu’il aime le plus, à la recherche de ce qu’il nomme dans Vie secrète un « non genre ». Il revient sur la lecture, l’écriture qui sont au cœur de sa vie et modèlent sa rhétorique. Sans céder à la mode actuelle de l’autofiction, il rappelle des lieux qui l’ont marqué, des personnes qu’il a aimées à présent disparues. Deux femmes qui ont énormément compté pour lui enfant et dont le souvenir revient avec une infinie tendresse au fil de ses œuvres : Cäcilia Müller, la jeune allemande évoquée dès la première page des Ombres errantes et sa grand-mère décédée, seule à Paris, dans la proximité de ses livres, dans l’appartement où elle lui avait appris à lire. Il évoque son enfance au Havre, ville de vent et de ruines dans sa mémoire. Il note brièvement des événements qui l’ont affecté, son accident hémorragique en 1997, la mort de Bettelheim et celle de Duras. Autant de souvenirs qui luisent comme de petits galets au fond de l’eau.

 

Au-delà de ce partage de soi, La Barque silencieuse est une invitation à rêver par l’évocation de petits faits vrais, de rapprochements étonnants, de déplacements. P. Quignard y redonne vie à des figures du passé par de nombreuses et brèves histoires, celles de Vernatus l’édile de Rome, de Robert le diable, le père de Guillaume le conquérant, de Louise Brûlé, de Ninon de Lenclos, de la Valliotte, la plus grande tragédienne de Paris dans la première moitié du XVIIe siècle. Il invente des contes cruels et beaux, qu’il prend manifestement de plus en plus de plaisir à écrire et qui célèbrent d’étranges noces avec la mort : Les Fêtes des chants du Marais, histoire d’une voix muée ou Comtesse de Hornoc, une femme terrible conduite dans la mort par un tailleur bien étrange, Monsieur de Hel, avatar sans doute de Jeûne le tailleur et du Seigneur du Hel dans Le Nom sur le bout de la langue.

 

Dès la première page de La Barque silencieuse, P. Quignard nous convie à le suivre dans sa quête des mots qui font défaut ou qui font signe. Ainsi, le corbillard. Un mot dont l’étymologie : « Coche d’eau », « bateau de nourrissons » mène dans l’inconnu de la mort. Il nous embarque dans son histoire intime avec les mots qui dérivent, échappent, reviennent, sans fin portés par la question ontologique de l’avant et de l’après vie qu’il aborde, non dans une perspective philosophique, mais dans ce qu’elle peut porter en chacun de nous d’angoisse, de rêves, de fantasmes ou d’ambivalences. Cependant, dans son jeu brillant, parfois déconcertant sur les mots, passés au crible d’une langue incisive, il propose une succession presque vertigineuse pour son lecteur de cet effet boomerang d’expériences du passé affluant dans le présent : celles du plongeur, de l’amant, de l’astrophysicien imaginant les trous noirs, du dépressif et du nourrisson ne pouvant revenir dans le ventre de sa mère. D’où la pensée, parce que « la vie est une intensité, le temps une mesure », qu’il faut vivre une « vie vive » et non une vie morte, et, pour cela, être libre de soi. De là, pour son lecteur, une invitation à une longue méditation sur la liberté.

 

L’écrivain revient sur la naissance, expérience, avec celle de la mort, la plus commune qui soit, déterminante pour lui, déjà évoquée dans les précédents volumes de Dernier Royaume en particulier. Il reprend une idée essentielle pour lui. Il y a quelque temps déjà : « Une femme nous a abandonnés dans le temps. » Elle nous a projetés dans la mort. Or, nous ne nous remettons jamais complètement de cet abandon originaire. Conséquence : « Dès l’origine paraît un état voisin de la mort. » Cet état revient dans les dépressions nerveuses et au cœur même de la volupté. Il est la mélancolie du retour. Dès lors, au regard des deux inconnues de la naissance et de la mort, comment chacun peut-il penser être libre, alors qu’il est pris en tenaille entre deux événements qu’il ne maîtrise pas ? Il propose à notre réflexion trois directions.

Titre du livre : La Barque silencieuse
Auteur : Pascal Quignard
Éditeur : Seuil
Date de publication : 03/09/09
N° ISBN : 2020991098
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2 commentaires

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Romain

22/11/09 16:07
Tout à fait d'accord, très bon article.
Cependant, il faudrait je pense corriger la citation prêtée à Caton : ce dernier ne dit pas "nun emos mimi", mais "nun emos eimi". Et l'erreur n'est pas faite par Pascal Quignard, soyez en sûr (page 91 du livre).
Bien à vous.
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Lila

23/10/09 18:20
Très bon article qui devient à lui seul une page de littérature, c'est la marque des grands critiques. Pascal Quignard, le Montaigne du XXIe siècle ?

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