On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Il aurait fallu repérer la tendance farouchement platonicienne de Koltès, ce désir de faire un, de revenir à l’unité primordiale, mais aussi son contraire, cette impossibilité de la fusion. Ce qui aurait mis en rapport, l’intérêt pour la science, la logique, la dialectique, avec l’inverse l’irruption de l’irrationnel et des spectres, des revenants, les mythes archaïques junguiens ou amérindiens. Le piège œdipien des rapports difficiles au père, trop unilatéral dans la biographie, serait devenu plus complexe, plus riche de développement pour la compréhension des paternités militaires, dans les pièces. Cette dualité conflictuelle est essentielle pour lire la vie et l’œuvre, elle spatialise une inversion de "l’ordre du discours" comme le dit Michel Foucault, des termes injurieux qui sont repris en tant que nobles, mais surtout c’est "l’envers du monde" que Koltès dévoile, ce que le trop grand attachement de Brigitte Salino au milieu du théâtre obère le plus souvent. Sur ce renversement des valeurs, on rouvre la somme que l’écrivain Edmund White a consacrée à Jean Genet. Dans cette biographie "à l’américaine", c’est-à-dire extrêmement documentée, on y inventorie tous les passages biographiques qui ont remis en question l’origine, l’engendrement. Il est dommage que Brigitte Salino ne se soit pas inspirée de cette approche, pour problématiser les interrogations sur la filiation, le rapport à la mère, à la province. Et à nouveau le renvoi oublié vers l’importance d’un François Mauriac pour l’écriture de Retour au désert.
Pour nombre de biographes, il s’en est fallu de plusieurs reprises, versions, pour parvenir à une "image" la plus juste possible d’un auteur. Il faut toujours considérer un livre tel que Bernard-Marie Koltès, comme une étape dans la connaissance. Il n’en reste pas moins dommageable qu’il ne soit pas vu que Koltès a toujours mis l’universel, au-dessus de sa condition, "une existence minuscule", "une vie sans intérêt" selon ses propres termes. D’abord dans une vision chrétienne, puis marxiste, enfin à travers la "figure de l’étranger", à chaque fois des universaux qui ne sont pas l’apologie de la différence, de l’exaltation du moi, d’une communauté réduite à son essence sexuelle, raciale ou sociale, mais dans un dépassement des particularismes. La plupart des faits relatés dans la biographie de Brigitte Salino étaient déjà connus, après vingt ans de travaux critiques, leur décryptage ne laisse aucun doute sur sa quête du prochain. Si l’auteur insiste, à juste titre, sur le "militantisme" intransigeant, de Koltès à voir des noirs ou des Arabes sur scène, ce n’est pas uniquement par idiosyncrasie personnelle, mais surtout pour montrer le "devenir étranger" du monde, la présence du lointain en chacun de nous. En ce domaine, chaque nouvelle avancée corrige la précédente, la complète. C’est un travail de long terme, où le projet biographique rejoint toujours un point de vue critique, de nouveaux documents apparaissent, des témoins deviennent accessibles, en ce sens ce qui reste une chronique journalistique peut devenir une œuvre de référence.
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