Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
On distingue plusieurs genres biographiques, ils ne dépendent pas des tumultes d’une vie, mais de l’articulation entre une œuvre et un sujet. Une existence aussi volontairement discrète soit-elle, comme celle de Beckett, peut donner l’occasion à des milliers de pages. On se souvient de la volumineuse biographie que lui consacra James Knowlson. C’est la pensée d’un écrivain, en l’occurrence, qui insuffle la réalité de sa vie biographique. Brigitte Salino, journaliste au journal Le Monde, a opté pour une chronologie illustrée de détails encadrés de circonstances et d’anecdotes rapportées. Elle trace un portrait de Bernard-Marie Koltès, mais en le détachant de cette autonomie que prend l’œuvre et qui en retour modélise les actions de l’écrivain. D’une certaine manière son livre Bernard-Marie Koltès peut se voir à la manière d’une psychologisation des faits. La construction de soi qui fait de toute biographie, le rapport sur ce qu’un auteur a écrit, comme forme de son existence, manque à l’appel. Prenons l’ouverture symbolique, elle s’applique à la description d’un "cliché", puisqu’il s’agit de la photo de couverture du livre.
Image saint-sulpicienne
On y voit un jeune homme, aux allures adolescentes, androgynes et : "Comme on le dira souvent de lui, Bernard-Marie Koltès est très beau. Mieux : il a la grâce. Quelque chose de solaire. Et pourtant, entre ombre et lumière, la photo d’Elsa Ruiz avoue ce qu’il cache : une part secrète, à lire dans le regard. Ceux qui l’on bien connu le savent". On a là en synthèse, essentialisée la suite du livre, à travers cette "lecture" photographique de l’écrivain. Le jugement de Brigitte Salino finit toujours par l’emporter, sur l’objectivité que seule la liaison étroite avec l’écriture peut rendre. Cette image arrêtée, par ailleurs très connue, représente ce que la biographie manque : le mouvement incarné de l’oeuvre "dans un corps et dans une âme" selon la formule de Rimbaud. L’absence fréquente de sources, d’une bibliographie et d’un index développés laisse la biographie dans un flottement, une indécision entre le vrai, le vraisemblable, le possible, l’invérifiable. Comme si la légende de "l’adolescent de génie", rattrapé par une maladie "maudite", avait pris la place d’une étude rigoureuse de ce dont l’œuvre rapporte au vécu historique.
C’est le projet de cette biographie qui devient alors insaisissable. L’art du portrait, depuis Les vies parallèles de Plutarque, ou Suétone, peut graver à l’eau-forte des actions qui hissent un héros au rang de mythologie. Si l’on bâtit un personnage comme mythe, il est selon Lévi-Strauss, simultanément "d’un moment" et de "tout temps", ce qui le fige dans une idée, et l’anthropologue d’ajouter "dans une idéologie". Reste à savoir quelle "idéologie" préside à cette fixation, dans les deux sens du terme. Plus près de nous, Pierre Michon a excellé dans cette miniaturisation, souvent oblique avec Rimbaud le fils, ou à partir de photographies, de Beckett, de Faulkner dans Corps du roi. L’œuvre entière s’y ouvrait en tirant la diagonale d’un geste, d’une attitude, d’un regard perçant, de l’étoffe d’un tissu. Mais, justement en créant un écart, avec le stéréotype, en allant chercher ce qu’aucune idéologie ne peut saisir. D’emblée, la biographie de Brigitte Salino nous rappelle qu’un pli photographique nous en dit souvent long sur une œuvre. À savoir en détacher, ce que Barthes appelait le punctum, c’est-à-dire le point de gravité où "dieu et le diable prophétisent dans les détails", ce qui n’est pas le cas dans cette biographie. Le légendaire de la vie de Koltès passe au premier plan, telle une vignette surlignée, inscrite en dessous d’une image interprétée de manière subjective. Lui donnant un sens imaginaire, et cherchant à en extraire une véracité a priori. La recherche accumule ces indices qui dévient l’enquête de l’auteur, comme si impressionnée par son sujet, elle alliait un idéalisme dans la méthode sociologique à des commentaires personnels lapidaires et souvent énigmatiques : "Tout était dit. C’était lui." D’où il ressort une image saint-sulpicienne, de l’auteur de Quai Ouest.
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