On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.


Retour du noir étincelant
Ce scénario est identique à celui de sa pièce Retour au désert, pour laquelle il rédigera des extensions généalogiques, dans le passé des personnages, mais aussi dans leur futur. Avec ces lettres, il se vérifie, ce qui était déjà en place dans certains textes courts, notes et carnets, qu’il existe une véritable pensée de l’écrivain. Ce renversement du temps, qui fait de la fin une origine, on le voit à l’œuvre dans toutes les renaissances de Bernard-Marie Koltès. Qu’il revienne d’une grave chute dans la nuit d’Afrique, pour survivre, ou qu’il se retrouve, comme au commencement des temps, entre les mains de blacks pour un tatouage. Il multiplie ces épiphanies qui le renvoient à l’instant d’une "vie nouvelle". Peut-être est-ce le fond du malentendu métaphysique, l’écrivain s’occupe de naître, à volonté dans une origine renouvelée, alors que ses contemporains s’attachent au "mourir". Ce qui expliquerait les colères de Koltès envers toutes les mises en scène qui alignaient ses pièces sur une sombre déréliction, une "noirceur" morbide. Le contraire de Nickel Stuff, film jamais tourné, mais véritable roman cinématographique. En 1983, dans le quartier jamaïcain de Londres, on s’affronte sur des pistes de danse, avant que les armes ne parlent. Ce script d’une extrême précision descriptive, mêle l’atmosphère nocturne, sur fond de touffeur reggae, à un rythme musical entre film de Scorsese et versets de la Bible, avec le personnage symbole de Babylone. Le broken english, le slang, des scratcheurs et autres pakis londoniens rentrent dans la langue française classique, lui donnant une torsion d’étrangeté neuve. On est loin des trois ordres déchus de La Nuit Perdue, où le guerrier, le prêtre voyaient se dissiper leur pouvoir antique, alors qu’il ne restait que le poète comme initié, savant, et rédempteur. Les lettres attestent que la modernité, qui s’avançait dans une image d’apocalypse en 1974, devient au moment de Nickel Stuff l’enjeu d’une nouvelle civilisation.
Comme Edouard Glissant est le philosophe de la créolisation, Koltès se révèle un dramaturge et un penseur de cette mondialité. Il s’absorbe dans ces migrations, qui font du Nord et du Sud deux polarités antagonistes, sa "haine de l’Occident" plusieurs fois réitérée n’est que l’appel à cette sortie de soi, à la responsabilité éthique devant la misère, le malheur des "sans part". La correspondance passe du bréviaire de vie spirituelle, de ce désir intense de réforme de soi qui était inscrit dans son éducation jésuite, à une ouverture au monde, qui fait de New York l’emblème de cette "New Babel". Il y séjourne pour écrire, pour se situer physiquement à l’épicentre nerveux de la planète. On peut lire son parcours musicalement, le fou de musique classique, Bach, Chopin, Mozart, Schubert, l’insatiable de Brahms, ne jure plus désormais que par Burning spear, Bob Marley, Fela, le rap qu’il entend sur Washington Square. "De même qu’aux pires moments de la malédiction divine le Nègre dans les plantations inventait le spiritual et le blues et tapait imperturbablement dans ses mains, pour la gloire de son tortionnaire invisible, de même mes tortionnaires terriblement visibles et communiables à gogo, m’inspirent-ils des blues éhontés auxquels une fois rentré à Paris, il me faudra impitoyablement donner l’apparence d’une pièce de théâtre.", écrit-il de New York, à Français Regnault. Cet "amour nègre" semble se substituer à la première partie "blanche" de sa vie, et les stars du monde, pauvre Bruce Lee qui est : "Comme le Christ à la Transfiguration", ou Mohamed Ali, paraissent eux remplacer les premières lectures : Raskolnikov et Victor Hugo, ou Joyce, Lowry. Alors que c’est plutôt d’une superposition de ces deux périodes, dont il faudrait parler. Koltès conjoint le James Baldwin des "droits civiques" noirs avec le Dante de la Vita Nuova dont il fera son guide vers le Paradis, dans sa dernière pièce Roberto Zucco. Il n’oublie pas non plus les lois de l’échange, la critique de la valeur de Marx, lorsqu’il écrit Dans la solitude des champs de coton, et l’affrontement du Dealer noir et du punk blanc se lit comme l’un des plus stupéfiants traités d’économie sur le fétichisme de la marchandise, le célèbre premier chapitre du Capital.
Ceux qui chercheront dans Lettres, de ces détails qui font d’une correspondance un passage aux aveux, n’y trouveront rien de cela. L’importance du théâtre, en tant qu’activité professionnelle, s’estompe pour dessiner un Koltès qui n’a rien à voir avec sa légende imprimée. Sa seule, unique passion, à laquelle tout le conduit, le ramène, sera de mener jusqu’au bout une œuvre dont la beauté taillée en diamant ne doit jamais défaillir. Elle se tient maintenant devant nous, et nous fait face, avec ces lettres tenues sans trembler, qui montrent l’humble force de l’homme, l’intraitable gaîté de l’enfant, l’amour des offensés, l’humilité orgueilleuse d’une vie d’écrivain, - une simple vie d’écrivain.![]()
Les Lettres de Bernard Marie-Koltès ont été publiées avec l'aide du Centre national du livre.
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