Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
La reconnaissance publique que connaît Bernard-Marie Koltès n’a peut-être d’égale que sa méconnaissance profonde. Le dramaturge serait un maudit en pleine lumière, un malentendu éclatant, pour l’auteur français le plus représenté dans le monde. Son théâtre l’aurait mis dans une visibilité hors du commun, tout en occultant l’altérité sauvage qui le rend inacceptable. Son œuvre connaît d’ailleurs le scandale, à chaque fois que cette part irréductible se trouve mise en cause. Lorsque l’on s’essaie à la "blanchir", à en détourner la radicalité sans appel. Avec Koltès, l’absolu ne rend pas la monnaie. La parution de Lettres aux éditions de Minuit parachève le dévoilement de ce paradoxe vivant, d’un écrivain majeur et inconnu, dont les pièces sont mises en scène, les livres lus, et la gloire avérée. Cette correspondance, pareille à nulle autre, dont chaque page brûle d’un temps qui presse sa courbe, arrive pour porter une lumière de révélations sur cette contradiction, vingt ans exactement après la disparition de son auteur.
Vers le noir
D’où vient la méprise qui fit de Koltès, à la fois un mystère à gueule d’archange, un écrivain dont la voix venue des marges de l’Occident en bousculait la langue, mais aussi toutes les valeurs, et l’auteur le plus emblématique du théâtre des années quatre-vingt, et au-delà ? On trouve la réponse, dans ces lettres qui, depuis la prime enfance catholique, trace une impérative et unique passion, celle de l’arrachement à sa propre identité. Pour passer de l’autre côté, dans l’underworld de notre monde, afin d’aller le plus loin possible vers ceux qu’on appelait "les damnés de la terre". Il n’est pas le premier à s’être lancé dans l’aventure d’être transfuge, T.E. Lawrence et les Sept Piliers de la Sagesse , a tenté lui aussi ce "devenir Arabe" ; Cassius Clay se renommant Mohamed Ali ; Jean Genet avec les Black Panthers, puis les palestiniens ; François Augièras qui publia sous la signature d’Abdallah Chaamba ; et bien sûr le "Je suis nègre" d’Abdel Rimb dit Rimbaud en Abyssinie. Dans lettre de Managua, Koltès écrit à une correspondante : "J’espère bien que, quand tu me reverras, je serais plus noir qu’un Nègre". Une vaste tradition littéraire, depuis Montaigne et ses Essais, s’exerce à se définir à partir de l’Autre. Mais, c’est avec le Conrad de Sous les yeux de l’Occident que quelque chose se noue, de dramatique dans l’affrontement avec notre Orient : qu’il soit africain, asiatique, métis, ou indien. "Le fardeau de l’homme blanc" celui qu’a décrit V.S. Naipaul, celui de la conquête, qui sépare le monde entre "vaincus" et "vainqueurs" de la modernité, Bernard-Marie Koltès va en inverser les représentations.
Que pouvait donc comprendre l’univers du théâtre à ce dont on voit l’émergence dans ces lettres ? Ce sera l’immense mérite de Patrice Chéreau de mettre en scène un auteur auquel tout l’oppose, dans le début des années quatre-vingt. Puis de lui faire une confiance de son aveux, aussi intuitive que réfléchie, presque totale. Le metteur en scène, le plus doué de sa génération, celui dont Visconti avait fait son héritier esthétique, va enclencher à la fois une divulgation essentielle, retentissante de l’œuvre de Koltès, mais aussi une incompréhension de ses enjeux profonds. Jusqu’à la brouille, lorsque Chéreau passera outre l’interdit suprême : jouer lui-même le rôle d’un noir avec Dans la solitude des champs de coton, alors que toute l’anthropologie de la représentation de Koltès le refuse catégoriquement. Il faut revenir à ces années quatre-vingt pour saisir l’ampleur de cette fracture qui n’a fait que s’amplifier. Depuis près de dix ans, l’écrivain construit un théâtre qui ne ressemble à rien de ce qui existe. Son sacerdoce artistique l’a conduit, au prix de mille difficultés, matérielles, existentielles, à ne rien céder sur une "opération métaphysique" dont la scène n’est que le véhicule. Autour de lui, il s’est fait une famille, au sens littéral, natif, comme dans une acception élargie. Ces premiers témoins et acteurs vont être primordiaux, dans la solitude spirituelle que traverse Koltès. Ils seront, et souvent jusqu’au bout, l’alternative à ce milieu théâtral qui finira par le reconnaître, sans jamais vraiment l’accepter.
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