Camille Saint-Saëns et les compositeurs
[jeudi 15 octobre 2009 - 05:00]
Musiques
Lettres de compositeurs à Camille Saint-Saëns
Eurydice Jousse, Yves Gérard
Éditeur : Symétrie
Cette caution scientifique garantit à cet ouvrage de 687 pages sa place parmi les outils désormais indispensables à la compréhension de l’histoire du milieu musical européen de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle, que l’on s’intéresse directement ou pas à Saint-Saëns, la plume étant celle de 92 musiciens parmi lesquels l’on trouve Hector Berlioz, Georges Bizet, Max Bruch, Emmanuel Chabrier, César Cui, Paul Dukas, Alexandre Glazounov, Edvard Grieg, Vincent d’Indy, Franz Liszt, Ignacy Jan Paderewski, Anton Rubinstein, Clara Schumann, Piotr Ilitch Tchaïkovski, Giuseppe Verdi ou encore Richard Wagner, pour ne citer que quelques noms parmi les plus illustres. Un double index des personnes et des œuvres facilite la consultation de l’ouvrage qui classe les musiciens dans l’ordre alphabétique procurant pour chacun d’entre eux un portrait reproduit avec soin. Un cahier d’illustrations avec des photographies de Bertrand Legros met en valeur un certain nombre de documents provenant des collections du Château-Musée de Dieppe. D’autres clichés permettent entre autres la reproduction çà et là d’une carte de visite de Ludovic Halévy, d’un extrait de lettre d’Henri Rabaud, de Reynaldo Hahn ou d’une partition de Massenet. Un rapide descriptif fournit systématiquement les caractéristiques de chaque lettre selon la tradition du catalogue qui veut que l’orthographe et la syntaxe d’origine aient été conservés dans une large mesure. Tout un minutieux travail de déchiffrage, de datation, voire de traduction et d’identification ajoute en notes des éléments indispensables à la lecture de cette anthologie. La sélection opérée a sciemment retenu les musiciens passés à la postérité à l’exception de Fauré dont la correspondance avec Saint-Saëns a fait l’objet d’une publication sous la direction de Jean-Michel Nectoux en 1971 puis en 1994. L’absence des échanges épistolaires avec Charles Lecocq se justifie en outre par le projet d’une édition d’environ 500 lettres.
Le nombre élevé de correspondants sélectionnés ainsi que le choix de retenir la totalité de leurs lettres retrouvées à Dieppe contribuent à rendre cette somme très diverse et d’un intérêt inégal. Certains billets ne comportent que quelques mots, tout au plus quelques phrases tandis que d’autres missives développent davantage le lien qui unit Saint-Saëns à tel compositeur français ou étranger, de telle ou telle génération. Qu’elles proviennent de Vincent d’Indy répondant avec talent point par point aux attaques de Saint-Saëns en 1919 ou qu’elles émanent de Georges Bizet dont la disparition causa au « Maître » un immense chagrin, les pages extraites de cet océan de papier livrent autant un éclairage officiel qu’une part intime de la sphère musicale européenne dont Saint-Saëns fut à coup sûr l’un des protagonistes.
De l’aveu même d’Yves Gérard, cette contribution ne peut qu’encourager de futures initiatives du même genre compte tenu de l’immense travail qu’il reste à accomplir. Les archives dieppoises détiennent nombre de documents adressés à Saint-Saëns par des écrivains, par des hommes d’Etat, par des interprètes et par des musicologues où se côtoient célébrités et inconnus. Cette heureuse entreprise éditoriale contribue, s’il en est besoin, à la réhabilitation de l’une des grandes figures du monde musical français et offre un panorama exceptionnel du fonctionnement du milieu artistique qui lia Saint-Saëns à nombre de ses contemporains, lui qui écrivait entre vingt et trente lettres par jour. L’ouvrage met en lumière tout un faisceau de relations amicales ou pas constituant autour de Saint-Saëns tout un maillage de personnalités et d’institutions musicales telles que le Conservatoire de Paris, la Société Nationale de Musique ou encore l’Institut de France. L’intérêt d’une telle publication ne se réduit donc pas à un simple éclairage épistolaire de ce que fut la vie du compositeur ; elle livre une pluralité de témoignages permettant la reconstitution d’un milieu artistique qui, par l’intermédiaire de Saint-Saëns, met en relation des musiciens parfois nés au tout début du XIXe siècle (comme Henri Reber), et pour certains décédés bien après lui, jusque dans les années 1970 (comme Nadia Boulanger). Ce nouvel ouvrage confirme ainsi à quel point Saint-Saëns fut un trait d’union entre plusieurs générations d’artistes et démontre sa position centrale dans l’interculturalité des musiques nationales
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