Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Écrite en 1985 et mise en scène par Patrice Chéreau pour la première fois en 1987 au Théâtre des Amandiers à Nanterre, Dans la solitude des champs de coton ne cesse d'être jouée et de fasciner. De même qu'avec La nuit juste avant les forêts il avait tenté de saisir, dans un seul souffle, dans une même phrase, improbable monologue, tous les possibles et toutes les ramifications de l'acte d'aborder quelqu'un dans la rue, Koltès pousse la forme théâtrale du dialogue à la limite de sa tension discursive dans cet échange entre le Dealer et le Client, qui repose entièrement sur l'impossibilité de nommer l'objet du désir de l'un et de l'offre de l'autre, l'objet du deal.
En introduction à son texte, Koltès nous en livre la clé, le mode d'emploi, ou encore le talisman : "Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens – dans le but de contourner les risques de trahison ou d'escroquerie qu'une telle opération implique -, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d'ouverture réglementaires des lieux de commerces homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci." . L'enjeu de la pièce est exposé : un pourvoyeur et un quémandeur se croisent, rien ne les distingue sinon que l'un devrait offrir et que l'autre devrait demander, mais en raison de ces risques inhérents à l'opération, il n'est pas possible de nommer l'objet de l'offre ou du désir, de même qu'il n'est pas possible d'avouer qu'on a seulement désiré quelque chose. De là s'engage une joute verbale, un combat.
La sophistique de l'analyse littéraire
C'est ce texte culte dont l'essai d'André Job, agrégé et docteur d'État, tente de saisir les "harmoniques", en montrant comment Koltès donne une nouvelle jeunesse à l'usage antique de la sophistique dans la construction dramatique. Celle-là, nous dit-il, "est d'abord une rhétorique, une façon de se saisir de l'efficience du langage et d'en faire jouer les ressorts (persuasion et séduction), non pour le transformer en instrument de connaissance (…) mais pour faire jouer poétiquement la force du dire et pour induire une nouvelle perception du monde, lisible dans l'après-coup" . Lisible dans l'après-coup car, comme il le note précédemment, c'est en vain que nous tenterions de tisser des filiations claires et établies entre La solitude, comme disent les intimes et d'autres traditions, d'autres textes, y compris chez son auteur, même si des traces peuvent ici ou là venir éclairer, donner des pistes : c'est un "texte performance, au sens démiurgique et magique du mot performatif, qui, ayant produit son monde, attend que le monde, que d'autres textes, d'autres discours s'en fassent les révélateurs" .
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