On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Fruit d'expériences sur le fait communautaire et la vie militante en collectivité , le présent ouvrage de Florence Bouillon restitue avec précision et minutie le travail de dix ans d'enquêtes de terrain - en observation directe contextualisée, usant de conversations formelles, d'entretiens semi-directifs - (de Barcelone à Marseille) sur cet entre-lieu polymorphe que l'on nomme « squat ». Cet espace stigmatisé constitue un « lieu [de] conflit intensif entre le droit au logement (droit des occupants à bénéficier d'un toit) et le droit de propriété (droit des propriétaires à jouir librement de leur bien) » .
Un objet social normal
Cette étude inductive sur ce type de monde social en situation, rappelle bien que le squat forme un phénomène et un objet social normal, au sens durkhémien du terme . Il se place, pour les populations démunies et défavorisées, voire exclues, au croisement des difficultés d'accès aux logements existants et des modes de sociabilités marginales ou précaires .
Indépendamment des bonnes intentions politiques, les faits sont là pour rappeler la dure réalité. L'INSE « estime à environ 2 millions le nombre de logements vacants aujourd'hui : les potentialités en la matière sont donc loin d'être épuisées » . En même temps, « plus de trois millions de personnes sont aujourd'hui mal logées en France (Fondation Abbé Pierre pour le logement des défavorisés, L'Etat du mal-logement en France, rapport annuel, 2008) » et toujours selon cette institution « plus d'1 millions de personnes seraient aujourd'hui privées de domicile personnel [dont] parmi elles, 100 000 sont désignés comme « sans domicile fixe » (ou SDF)» . Florence Bouillon rappelle à juste titre qu'il existe un « maintien volontaire de logements vacants par leurs propriétaires à des fins spéculatives » . Nous pourrions rajouter ceux qui le sont par manque de moyen d'entretien ou de réfection. Il existe des « expulsions sans relogement de ménages en impayés de loyer » . L'expulsion pouvant accélérer cher certain le phénomène de clochardisation. A cela s'ajoute une « insuffisance de logements sociaux dont la vocation est précisément de loger les ménages des classes populaires » et « certaines communes se [dispensent] de toute construction sociale dans l'espoir que les « pauvres » se rabattent sur d'autres territoires » . Chassez le pauvre que je ne saurait voir . D'où ce phénomène, accompagnant la faiblesse de l'action publique, de « délégation du politique au judiciaire » pour intervenir sur les squats. Entre la rue et le logement social, le squat se positionne souvent comme un espace de secours pour les catégories les plus précaires et relève majoritairement d'une « politique de l'urgence » .
Le squat est une collectivité plurielle
Tout comme il n'existe pas de type de squat identique (il peut changer de nature au cours du temps, en fonction du type d'occupation), « il n'existe pas plus de figure « typique » du squatteur » comme groupe social homogène ou classe sociale uniforme, voire de profil type (on y trouve tout au contraire une diversité d'âge, de genre, de parcours de vie, d'expériences professionnelles, de niveaux d'études, etc. Certes, on a peu de chance d'y trouver des individus à hauts capitaux sociaux et économiques). Être squatteur ce « n'est pas un état (…) c'est un moment dans une trajectoire résidentielle et dans un parcours de vie, qui s'inscrit différemment en fonction des ressources, des compétences, des difficultés et des aspirations de chacun » . Alors « comment habiter dans un squat collectif » ? Comment « peut s'organiser un habiter dans un espace domestique caractérisé par la précarité matérielle et la stigmatisation sociale » ?
Toute la difficulté consiste à construire et maintenir un collectif et une cohabitation, plus ou moins stable, avec l'arrivée d'acteurs ayant un vécu et un mode de vie distinct (hétérogénéité des trajectoires). Là où Florence Bouillon estime que le squat constitue un « espace intermédiaire (…) entre privé et public » , ne pourrait-on, au contraire, voir cet espace comme étant tout à la fois public (a priori ouvert à tous, collectif, affinitaire, partageable) et privé (par la somme des parties d'espaces de vie intime, de micro-territoires propres, de coin à soi) ? Si, en principe, tout le monde peut accéder au squat, en réalité tout le monde n'y est pas automatiquement accepté. Une sélection (cooptation) est opérée, le plus souvent après une concertation et un vote entre les acteurs majeurs (les « piliers », le « noyau dur ») du squat. Autre cliché battu en brèche : « loin de l'idéal égalitariste et de la « non-spécialisation des tâches » espérée, une répartition des rôles s'effectue, de manière officieuse, mais repérable » .
Le squat est un espace normé , muni de valeurs, garantissant un « accord minimal sur les formes de la participation et les règles du vivre ensemble » , à la fois hiérarchisé et contrôlé. De fait, pour sa pérennité, le collectif se doit de proposer (ou imposer), via une charte ou un règlement intérieur, des « limites de (..) tolérance vis-à-vis de comportements qui présentent un caractère déviant par rapport aux règles énoncés par le groupe » . Même si ces règles peuvent être contestées ou détournées, il est important « de veiller à ce qu'aucun de ces membres ne mettent en danger la survie (physique et sociale) du groupe » , comme du lieu refuge. Le squat construit du collectif, qui peut être protecteur (sauveur) ou envahissant (menaçant), favorisant ou niant l'individualité. La « tension entre collectif et individualité » est une constante plus ou moins développée. Comme l'indique un témoignage, « le squat protège (…) en même temps qu'il faut s'en protéger » .
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