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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Une histoire philosophique
[jeudi 01 octobre 2009 - 22:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
La Philosophie en France au XXe siècle. Moments
Frédéric Worms
Éditeur : Gallimard
643 pages / 9,12 € sur
Résumé : Une somme importante sur la philosophie française du XXe siècle, dont la méthode cherche à renouveler les principes mêmes de l’histoire philosophique.
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Dehors

Dès la première partie de son livre, qui concerne "Le moment 1900 en philosophie", défini comme moment de l’esprit, Frédéric Worms indique, à propos de Poincaré, une articulation qui nous semble cruciale pour l’ensemble du siècle : il évoque en effet la position d’une philosophie à "égale distance d’une absorption des savoirs par la philosophie ou, à l’inverse, d’une extériorisation de la philosophie dans un “dehors” dont elle aurait tout à apprendre" . Sans s’y absorber ou s’y épuiser en effet, la philosophie française du vingtième siècle nous semble devoir être définie par un triple rapport au dehors : 1. Rapport au dehors des "objets" qu’elle se donne à penser : c’est ce rapport, dans sa nudité, qui caractérise par exemple le problème de l’existence, conçu comme "problème posé par le fait de l’existence du monde, mais aussi de la conscience, ou de l’homme, quand on renonce à chercher à l’une ou à l’autre (de ces existences) un fondement, au-delà d’elles-mêmes" . 2. Rapport, conséquemment, à l’extériorité des savoirs non-philosophiques (qu’ils relèvent des sciences dites "dures" ou des "sciences de l’homme"). 3. Rapport à un dehors "linguistique" : à la langue philosophique (française), d’abord, mais aussi à l’autre langue, en l’occurrence, l’allemand, rapport qui fait que "la philosophie ne se replie pas, non plus, sur une quelconque spécificité “française”" .


Dualités

C’est, sans doute, de cette exogénie essentielle de la pensée philosophique que procède sa capacité à générer des dualismes. Nous en retiendrons deux. Le premier caractérise le moment 1900, en tant qu’il déploie le problème suivant : "À savoir que ce que nous prenons pour une expérience simple du monde, des hommes, ou de nous-mêmes, est en réalité une expérience double, déformée par notre esprit, mais aussi capable d’être retrouvée par notre esprit, par un autre acte de notre esprit, lui-même double, et que c’est sur cette dualité que doit s’orienter l’ensemble non seulement de notre pensée, mais de notre vie."  Mais si le premier moment du siècle – moment du "problème de l’esprit" – se définit ainsi, par la position d’une dualité, une autre dualité traverse son ultime moment : celle qui oppose, en les articulant, le local et le global . Si tout acte de l’esprit s’applique à une "réalité" qu’il divise par son acte même, si tout acte de l’esprit, lui-même, s’avère à la fin double, une tension s’instaure irréversiblement entre "le dérivé et l’ultime, le relatif et l’absolu"  : ainsi, dans le cas du moment de la structure, selon Frédéric Worms, "tout le problème" vient "de ce que modèle de la “structure”, loin de valoir seulement, localement, pour le système de la “langue”, tel que le définissait Saussure, dans son Cours de linguistique générale, alors remis au centre du jeu, vaudrait donc pour toutes les dimensions de la connaissance et de l’existence humaine" . Si connaître, c’est diviser, et si la connaissance elle-même est division, tout modèle différentiel peut s’appliquer, en la révélant, à l’essentielle dualité de l’être et de l’esprit.


Littérature

L’ultime dehors, en quoi la philosophie exprime sa dualité – et sa division d’avec soi, c’est la littérature. D’abord parce que, selon un schème qu’Alain Badiou désigne comme romantique, la littérature formule une vérité qui reste inaccessible à la philosophie. Au regard de la philosophie, la littérature n’est plus seulement illustration, mais véridiction et preuve : c’est, écrit Frédéric Worms, "ce souci de l’intensité, donc au fond de la vérité, qui fait que la littérature n’est pas l’illustration de la philosophie, mais bien au contraire sa vérité même" . Là où la littérature produit une intensification de l’existence, la philosophie déploie une simple démonstration : "La littérature […] est […] chargée d’exprimer et de porter à sa plus haute intensité l’ensemble de l’existence ou de la condition humaine, dont la philosophie […] ne peut que montrer ce qu’elle est dans toutes ses dimensions et ses tensions internes" . La philosophie doit donc se faire, en un sens inouï – et sans doute difficilement réductible à quelque "schème" qui soit –, philosophie "littéraire". Ainsi, dès le second moment de la philosophie française du vingtième siècle, la littérature n’est plus seulement l’altérité objective de la philosophie : elle devient son extériorité intime, l’autre en soi par lequel la philosophie doit enfin se réaliser. Comme l’écrit remarquablement Frédéric Worms, "ce n’est plus le philosophe qui se confronte, pour la fonder ou la critiquer, à une pratique artistique, scientifique, ou politique" . C’est le "problème même de l’existence" qui "implique cette fois que le philosophe se “réalise” directement, ailleurs que dans la philosophie : il se fait journaliste, écrivain, savant, politique, et cela pour des raisons proprement philosophiques" . Que seules des raisons philosophiques permettent d’échapper à la philosophie, et que, dans l’étrangeté de cette contrainte double, il faille reconnaître "notre présent", ce n’est pas le moindre des mérites de cet ouvrage que de nous le donner à lire, et à penser.
 

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