On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le précédent livre de Daniel Lindenberg, Le rappel à l’ordre (2002), avait le mérite de la clarté et de la simplicité : il soutenait la thèse d’un reclassement de l’intelligentsia française en forme de virage à droite et dressait la liste des « nouveaux réactionnaires ». Le procès des Lumières est autrement ambitieux et compliqué. Il entend montrer la dimension mondiale des « révolutions conservatrices », de Paris à Tokyo, en passant par presque toutes les capitales, puis dégager la matrice de la nouvelle pensée réactionnaire, à savoir les pensées hostiles à la démocratie dans l’Entre-deux-guerres et singulièrement celle de Charles Maurras, père de la pseudo théologie politique de nos « athées dévots » et, enfin, esquisser une explication de cette évolution funeste. C’est toute l’histoire de la modernité et de ses ennemis qui est convoquée, afin de montrer les différences mais surtout les similitudes entre les révolutions conservatrices d’aujourd’hui et la réaction éternelle . Les années 2000 sont un grand bon en arrière au sens littéral, dans la mesure où, pour Lindenberg, elles reviennent aux démons des années 20 et 30 : réévaluation de la critique conservatrice de la démocratie en Allemagne, « vision maurassienne de la guerre culturelle » en France.
Y a-t-il une révolution conservatrice ?
Ce diagnostic me semble périmé pour les idées de gouvernement et réducteur pour les idées intellectuelles. Côté vie politique, s’il y a bien une mondialisation des idées, est-il sûr qu’il y ait une révolution néoconservatrice planétaire, à base de retour aux valeurs traditionnelles sur fond de libéralisme économique sauvage ? Dans le monde occidental, l’Italie seule répond à ce signalement, du fait du bouleversement de son système partisan après 1992, marqué par une décomposition durable des gauches et la domination tout aussi durable d’une sorte de Chavez de droite, en passe de changer le régime après en avoir avili les mœurs. Ni Obama, ni Merkel, ni Zapatero, ni surtout l’agenda imposé par la crise économique n’accréditent l’idée d’une révolution conservatrice globale. On pouvait identifier quelques éléments de cet ordre dans le discours électoral de Nicolas Sarkozy et, sans doute, dans ses premières intentions (la « rupture »), mais le compromis erratique a vite succédé à la rupture. Le seul trait véritablement saillant et constant du sarkozisme, que pointe bien Lindenberg en conclusion de son livre, l’antijuridisme ou, pour reprendre une formule de Stéphane Rials, les incivilités constitutionnelles , ne constitue tout de même pas une nouveauté, mais plutôt l’accentuation d’un déséquilibre structurel de la Constitution et d’un vieux trait de la culture politique française, le mépris du droit, aussi bien distribué à gauche qu’à droite et qui, hélas, cohabite sans problème avec la passion des droits (ce qui montre, au passage, que cet engouement pour les droits n’est pas le signe infaillible de la force du droit, et suggère que ceux qui s’interrogent sur les effets pervers et la complétude des « droits de l’homme » ne sont pas nécessairement d’épouvantables schmittiens qui-nous-ramènent-aux-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire).
L’immaculée démocratie n’existe qu’en rêve, l’expérience démocratique, elle, bricole perpétuellement entre divers pôles idéologiques : libéralisme, conservatisme, socialisme, et ses formes les plus heureuses sont des combinaisons impures des trois, comme l’avait bien vu Leszek Kolakowski. Que l’idiome conservateur soit bien adapté à la formulation de certains problèmes touchant à la cohésion des sociétés et aux « valeurs » et connaisse un certain regain ne veut pas dire qu’il est l’idéologie dominante. Aux États-Unis même, les néocons n’ont eu qu’une éphémère heure de gloire. Ni les attaques contre la présidence Clinton, ni la présidence Bush, achevée sans gloire, n’ont modifié profondément le système politico-idéologique américain comme ils l’escomptaient, ce dont l’élection de Barack Obama est la confirmation éclatante. Aux États-Unis, et a fortiori ailleurs, ce qu’on pourrait appeler le moment conservateur n’aura eu ni l’ampleur ni la cohérence de la révolution libérale qui a marqué les trente dernière années. Au fond, la principale objection que soulève ce livre est qu’il surestime la cohérence de la famille conservatrice. En dépit de ses efforts pour distinguer, il finit toujours par ramener tous ses conservateurs d’aujourd’hui au patron unique tiré des années trente.
Sur un sujet qui tient à cœur à l’auteur, on remarquera que la remise en cause de la laïcité, au nom d’une nouvelle laïcité « ouverte » aux religions, n’est pas l’apanage des néo-conservateurs ni une invention de Sarkozy, qui ne fait que reprendre sur ce point une vieille idée de la deuxième gauche, prisée par des chrétiens de gauche contestant la raideur républicaine, ou des multiculturalistes ennemis de l’intégrisme laïque assimilationniste français. Même si le discours de Latran flattait habilement une aspiration catholique à reprendre pied dans la cité, le principal soutien et le principal bénéficiaire de cette politique (si elle allait au-delà des mots, ce qui n’est pas le cas pour l’instant) sont les organisations intégristes musulmanes, qui veulent remettre en cause la loi sur les signes religieux à l’école, officialiser la ségrégation (piscines ou hôpitaux « islamiques ») et rêvent d’avoir l’assistance de l’État pour développer leur emprise sur la population de religion ou d’origine musulmane.
1 commentaire
von Ungern
Ce jugement à l'emporte-pièces, péremptoire, ne relève ni de l'élégance ni de la juste critique. On peut détester et reconnaître la grandeur. Mais mépriser n'est pas digne de qui prétend critiquer. C'est du niveau de Lindenberg, et ce n'est pas un compliment. Bien à vous