On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.


Ces deux ouvrages ont en commun d’examiner la capacité du libéralisme politique à apporter des réponses à la prise en compte du pluralisme culturel dans nos sociétés démocratiques. La posture critique adoptée n’est nullement fondée sur une caricature des principes de l’approche libérale, ce qui rend la lecture de ces livres extrêmement précieuse. J’essaierai dans les lignes qui suivent de dégager les traits saillants des analyses présentées, avant d’examiner si les griefs énoncés à l’encontre du libéralisme politique sont totalement fondés.
On ne peut rêver meilleur guide que Patrick Savidan pour une estimation précise de ce qu’induit, pour les fondements de l’État démocratique, le modèle multiculturaliste d’intégration. L’auteur a, en effet, acquis une exceptionnelle maîtrise des enjeux éthiques et politiques induits par la diversité ethno-culturelle et la synthèse présentée n’occulte aucune question fondamentale. L’affirmation des différences est-elle contraire aux principes sur lesquels se sont édifiées les sociétés démocratiques ou, au contraire, constitue-t-elle un approfondissement de la dynamique égalitaire de celles-ci ?
Il y a bien longtemps que le débat n’oppose plus essentiellement les partisans d’un communautarisme radical, pour lesquels l’appartenance à une communauté doit primer sur les principes universels de justice, à ceux qui, au nom de l’universalisme abstrait, ne veulent reconnaître aucune légitimité à l’expression des différences dans l’espace public. Des auteurs, tels W. Kymlicka ou J. Raz, ont contribué à complexifier l’affrontement en montrant que la tradition libérale n’était pas aussi inhospitalière à la différence que le prétendaient ses adversaires. Dans une perspective moins complaisante à l’égard du libéralisme, C. Taylor a montré, dans une filiation hégélienne assumée, que la reconnaissance constituait une exigence normative adressée au pouvoir politique dans les États démocratiques. Comment, dès lors, sans sacrifier l’universalisme, accorder droit de cité à l’expression de l’identité collective ? C’est une préoccupation commune aux deux ouvrages mais les solutions esquissées sont clairement distinctes.
Patrick Savidan plaide fortement pour un multiculturalisme libéral. Pour lui, la politique multiculturaliste "vise seulement à ménager, pour les identités minoritaires, une place et une visibilité dans l’espace public qui correspondent à leur importance sociale, voire à faire simplement disparaître les attitudes et les représentations qui sont vécues comme des marques de mépris social" Ce point est essentiel et, dès lors, on peut rapprocher la position de l’auteur de celle de Nancy Fraser. Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit de substituer à la politique d’identité traditionnelle une approche visant à désinstitutionnaliser les hiérarchies injustes et, sur le plan de la redistribution, à remplacer l’économie néolibérale par la démocratie sociale.
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