On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

« Si, en allant travailler, vous passez devant un étang peu profond dans lequel un enfant est en train de se noyer, il est très probable que vous vous arrêtiez et salissiez votre beau costume pour aller le sauver. Alors, pourquoi ne pas faire la même chose pour un enfant loin de vous en train de mourir de faim, par exemple en donnant l’argent du costume en question à une organisation humanitaire ?»
On peut résumer ainsi un des arguments centraux du philosophe australien utilitariste Peter Singer. Cet argument se trouvait déjà développé dans Famine, Affluence and Morality , un article qui date de 1972, mais en 35 ans, Peter Singer a beaucoup écrit, reçu pas mal de critiques, suscité de nombreuses polémiques, et Sauver une vie, le nouvel ouvrage qui vient de paraître chez Michel Lafon, s’en ressent. En effet, entre la présentation initiale de l’argument, la condamnation sans appel du relativisme moral comme de l’inaction, et le chapitre de clôture, intitulé « une approche réaliste », dans lequel il invite les 10% des contribuables les plus aisés à donner un montant somme toute assez modique à des organisations caritatives, sans rien préconiser pour les 90% de la population restante, on peut dire que Peter Singer a mis de l’eau dans son vin. Mais revenons un peu sur sa démarche.
L’argument central et réponses aux objections les plus fréquentes contre le don
Dans une première partie, après avoir présenté et décliné l’argument cité plus haut selon différentes modalités, il répond aux objections les plus fréquemment émises contre le don. Par exemple, l’idée selon laquelle ce serait aux Etats de se charger de l’aide internationale, tâche dont ils s’acquitteraient plutôt bien, est démentie par les chiffres : ainsi en 2006, l’effort national moyen des pays de l’OCDE pour l’aide internationale a été de 46 cents pour 100 dollars de PNB, et si l’on regarde plus spécifiquement les Etats-Unis, dont la population est persuadée à 95% qu’il s’agit d’un des pays les plus généreux en termes d’aide internationale, le pourcentage tombe à 18 cents pour 100 dollars de PNB. Quant aux idées qui voudraient que donner de l’argent conduise nécessairement à la dépendance des pays aidés ou sape des changements politiques potentiels, elles sont démontées de la même manière. Un bémol cependant quand Peter Singer s’attaque à la question de la responsabilité pour contrecarrer les tenants d’une philosophie libertaire, pour laquelle nous ne devons rien à ceux à qui nous n’avons pas nui. Outre que la responsabilité individuelle des habitants des pays riches sur la situation des pays du tiers-monde semble difficile à prouver, on s’éloigne de l’argument initial, dans la mesure où le passant qui sauve l’enfant de la noyade dans l’étang n’était pas censé l’y avoir poussé.
La nature humaine et les obstacles psychologiques au don
Ce glissement est d’autant plus étonnant que la partie suivante est consacrée à la nature humaine et son rapport à l’argent. Cinq facteurs psychologiques sont identifiés qui expliquent, au-delà du simple combat entre intérêt personnel et altruisme, pour tenter de comprendre pourquoi il nous est si difficile de donner à des organismes caritatifs. Le premier découle de l’effet « victime identifiable » : nous dépensons considérablement plus, en temps et en argent, pour sauver une victime identifiée et singulière qu’une victime « statistique ». Mère Teresa elle-même aurait dit : « Si je considère la masse, je n’agirai jamais. Si je regarde l’unique, j’agirai. » Un deuxième facteur est l’esprit de clocher, dont parlait déjà Adam Smith il y a deux siècles et demi, quand il remarquait que si l’Empire de Chine était soudain englouti par un tremblement de terre, n’importe quel Européen doué d’humanité mais n’ayant aucun lien particulier avec cette partie du monde, « continuerait de mener ses affaires, de se distraire ou de se reposer, avec la même facilité et la même tranquillité, comme si de rien n’était. » Le troisième facteur est celui de la dilution de la responsabilité, étudié par les psychologues sous le nom d’ « effet témoin indifférent ». Pour bien comprendre ce facteur, imaginez que dans l’exemple de tout à l’heure vous ne soyez pas seuls, mais qu’il y ait d’autres personnes assistant à la noyade de l’enfant, ne s’en trouvant pas plus éloignés, et qui n’agissent pas. Et bien des études de psychologie, tout comme des faits divers tragiques, ont prouvé que dans ces cas, personne n’agit. Un quatrième facteur naît de notre sens de la justice : celui qui donne est forcément conscient que d’autres, notamment plus riches, ne donnent rien, et cela choque notre sens de l’équité. En effet, dans la plupart des cas, nous sommes prêts à prendre moins pour nous-mêmes pourvu que d’autres n’obtiennent pas plus que ce qui leur est dû – c’est ce que montrent les résultats du « jeu de l’ultimatum ». Enfin, un dernier facteur reposerait sur notre rapport à l’argent. Une étude de psychologie a comparé le comportement de sujets incités à penser à l’argent, par exemple à qui l’on demandait de classer des billets de Monopoly, et de ceux qui devaient accomplir les mêmes tâches, classer des objets, mais sans référence à l’argent. Cette étude a montré que les sujets du groupe « argent » étaient dans l’ensemble moins coopératifs, c’est-à-dire qu’ils mettaient plus de temps à demander de l’aide en cas de besoin et passaient moins de temps à aider les autres, et à la fin de l’étude, ils se sont montrés beaucoup moins généreux que les membres du groupe « non argent », qui ont accepté de donner une part de leur rémunération à des organismes caritatifs.
1 commentaire
papouchk
C'est sans doute d'abord notre auto-conservation qui nous guide, avant que des facteurs sociologiques que je n'oublie pas.
Penser que parce que l'on a un costume nous met à l'abri du besoin de sa somme que l'on va donner est un raccourci inexact. Car dans l'ex de l'enfant qui se noie, l'étang est peu profond et donc sans risque. se démunir est, réellement ou psychologiquement, accepter un risque bien plus insidieux, non ?
enfin, peut-être...