On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

On fait volontiers passer la « République des lettres » pour un espace où les représentants de divers peuples et cultures seraient capables de dialoguer en bonne intelligence, pour la plus haute gloire de l’art et de la connaissance. À l’inverse, on sait les haines inexpugnables que sont capables de se vouer écrivains ou universitaires : de Voltaire contre Rousseau à tel historien interdisant que tel autre entre à l’Institut tant qu’il sera vivant, on ne cesse d’écrire contre l’autre, de le viser de ses sous-entendus ou de l’attaquer par des notes de bas de page assassines. Les tensions sont parfois si fortes que les institutions en portent la trace : nombreuses sont les villes où, au lendemain de mai 68, la séparation entre plusieurs universités ne s’est pas faite selon une répartition rationnelle des facultés mais selon une distinction droite/gauche permettant de séparer des « chers collègues » qui ne pouvaient se voir.
Au-delà de ces idées communes, utiliser la notion de « violence intellectuelle » est dangereux, tout comme plus généralement tenter de suivre un concept sur près de deux millénaires. Le risque est bien entendu de plaquer des conceptions actuelles sur des périodes où elles n’existaient pas. Comme le point de départ de Vincent Azoulay et Patrick Boucheron, respectivement maîtres de conférence en histoire ancienne et histoire médiévale, est « une notion issue du sens commun », cela implique de définir soigneusement son objet afin d’éviter de se fourvoyer. La violence est donc essentiellement considérée comme une transgression de la norme, celle du débat et de la parole afin d’imposer ses idées à autrui.
Le mot « intellectuel » lui-même est anachronique puisqu’il n’apparaît que pendant l’affaire Dreyfus quand Brunetière l’utilise pour attaquer des dreyfusards avant que Clemenceau ne revendique le terme et s’en fasse le porte-drapeau. La question est alors de savoir si des comparaisons peuvent être aisément faites entre des pratiques qui se situent dans des espaces et des temporalités qui ne possèdent rien en commun et où les notions socialement construites de « savoir », de « savant », de « violence », de norme (car la violence est avant tout une transgression de la norme) possèdent des sens dissemblables.
L’ouvrage est issu d’un colloque organisé en juin 2007 au Couvent des Cordeliers. On retrouvera en ligne les travaux préparatoires de ces journées avec notamment la discussion d’un certain nombre de textes théoriques. Les diverses contributions permettent de circonscrire le sujet et d’illustrer un propos large par des appréhensions différenciées.
Contrairement à l'image construite du champ intellectuel comme lieu de débat mené selon une éthique propre - celle de la vérité - et faisant abstraction de l’autre en tant qu’homme pour n’en conserver que son discours scientifique et ses travaux, celle entre savants n’est certainement pas la moindre des violences. Mais leurs conséquences sont multiples. Ce sont même certaines de ces querelles qui contribuent à autonomiser et à faire apparaître des communautés d’ « intellectuels » situées dans des espaces sociaux propres bien qu’articulés au reste de la société et ainsi à la naissance d’intellectuels dans des espaces publics créés pour l’occasion. Parfois même, ces polémiques sont à la base de la constitution de discipline, et ce depuis les origines. É. Anheim souligne l’importance de la polémique la plus violente dans la naissance de l’humanisme à travers l’exemple des Invectives de Pétrarque. Exclure l’autre permet de fonder des communautés et de définir un ensemble de pratiques, de valeurs communes (A. Wenger). À l’inverse, ce sont des attaques qui ont donné une unité au groupe des peintres « fauves » ou à celui encore plus divers et éclaté des « libertins » (S. Van Damme).
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