Le scandale de l’inscription et de la survivance éhontées des indices de l’extermination dans le monde contemporain est au principe du film
Shoah. Claude Lanzmann en fit très tôt l’expérience. En 1947, alors qu’il étudiait Leibniz outre-Rhin, il fit la connaissance de Wendi von Neurath, la nièce de Konstantin von Neurath
. Après un repas au domaine des von Neurath, Claude et Wendi se baladèrent dans la propriété familiale : "L’après-midi de cette journée, Wendi m’entraîna à travers le domaine et, sans que rien, nulle frontière, nulle marque, nul signe, ne l’eût annoncé, je me trouvai au cœur d’un camp de concentration, avec châlits de bois superposés, enfilades de latrines, une potence, des fouets, des vêtements rayés, des sabots de bois, un désordre immense mais encore lisible. C’était le camp de concentration de Stuttgart-Vaihingen, le premier que je rencontrais, bien connu aujourd’hui des historiens, qui ne le cédait en rien à d’autres plus célèbres, par la dureté et la cruauté des conditions de vie des détenus"
Ce surgissement de la réalité concentrationnaire au sein du paysage le plus bucolique constitue à la fois le
moteur et le propos, l’éthique et l’esthétique du film
Shoah. Comment ne pas songer ici aux premières phrases de
Nuit et Brouillard, qui décrivent très exactement ce retour intempestif du concentrationnaire à la surface du monde paisible :
"Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d'herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration...". Le texte de Jean Cayrol prend acte de la compossibilité, dans une archéologie indifférente à la mémoire, du champ de fleurs et des barbelés. Olga Wormser-Migot, historienne qui fut au centre de la conception de
Nuit et Brouillard, fit une remarque similaire à son retour d’une mission en Pologne. Dans un article de
France d’abord du 28 août 1946, publié sous le pseudonyme de Fanny Vergen, elle met en garde contre le recouvrement de la mémoire par la volonté d’oubli, symbolisé par les fleurs qui tapissent à nouveau la terre des camps d’extermination : "Encore ! vont dire les blasés, ceux pour lesquels les mots "chambre à gaz", "sélection", "torture", n’appartiennent pas à la réalité vivante, mais seulement au vocabulaire des années passées, vocabulaire à ranger au "décrochez-moi ça" de la Résistance. Oui, il faut encore en parler avant que les bleuets d’Auschwitz (aussi bleus que ceux des blés de France) aient absorbé toute la cendre humaine d’où ils surgissent"
. Lanzmann est également très sensible au devenir topographique et architectural des lieux, dont les différentes strates constituent le feuilleté de notre existence. Des cafés disparus de Saint Germain aux étendues désertées et maquillées de Belzec ou Sobibor, une angoisse liée au réagencement des lieux par le temps et les hommes se fait jour : "Permanence et défiguration des lieux sont la scansion du temps de nos vies. Je l’ai vérifié autrement, dans le désespoir, pendant la réalisation de
Shoah, lorsque je fus confronté aux paysages de l’extermination en Pologne. Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration et la permanence furent alors pour moi un bouleversement inouï, une véritable déflagration, la source de tout."
3 commentaires
Titus Curiosus
Sur mon blog http://blogs.mollat.com/encherchantbien/
pour la librairie Mollat à Bordeaux,
j'ai consacré 7 articles, cet été, au "Lièvre de Patagonie" (dont l'exergue est emprunté à l'épouse de mon cousin Adolfo Bioy, Silvina Ocampo) :
les voici ;
vous y retrouverez beaucoup de ce que l'article d'Ophir Lévy a si bien "dégagé" :
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/07/29/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-presentation-i/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/13/la-joie-sauvage-de-l%E2%80%99incarnation-l%E2%80%99%E2%80%9Detre-vrais-ensemble%E2%80%9D-de-claude-lanzmann-_-quelques-rencontres-de-verite-ii/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/17/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-la-necessaire-maturation-de-son-genie-dauteur-iii/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/21/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-dans-limminence-de-la-fulguration-selon-la-loi-et-le-mandat-de-loeuvre-iv/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/08/29/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-lamplitude-du-souffle-et-le-gout-toujours-du-bondir-v/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/09/03/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-le-film-nord-coreen-a-venir-breve-rencontre-a-pyongyang-vi/
http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2009/09/07/la-joie-sauvage-de-lincarnation-letre-vrais-ensemble-de-claude-lanzmann-_-dans-lecartelement-entre-la-defiguration-et-la-permanence-la-haut-jeter-le-harpon-vii/
Titus Curiosus, ce 18 septembre
Félix
Mais une question me taraude : Claude Lanzmann ne dit pas explicitement pourquoi il fait "Shoah". j'ai une idée mais
Votre avis m'intéresse
Cordialement
zorg