Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale. 
Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
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Entre la Cité de Dieu et la cité des hommes, l’Eglise se trouve partagée. Entre la préservation de l’institution et le salut des âmes, elle doit parfois concilier des impératifs contraires qui la renvoient à sa propre légitimité. Jamais la tension ne fut plus forte qu'aux heures noires du second conflit mondial, jamais son rôle ne fut plus controversé que dans les décennies qui suivirent. Depuis la parution du Vicaire de Rolf Hochhuth en 1963 et la dénonciation radicale du silence du Vatican face à la persécution des juifs, le débat sur la validité des choix de Pie XII et de la Curie romaine ne s’est pas éteint. Il s’est même amplifié par l’arythmie dissociant les interrogations issues de la controverse et la mise à disposition différée des archives pour y répondre, rendant toute explication partielle, et donc partiale. La nomination voici dix ans d’une commission d’historiens chargée de réévaluer le dossier a fait souffler un vent nouveau: l’Archivio Segreto Vaticano a rendu accessible de nouvelles archives, appelant un examen plus approfondi et mieux équilibré de l’attitude du Saint-Siège devant la montée des totalitarismes. C’est de ce contexte de renouvellement historiographique que relève l’excellent ouvrage de Hubert Wolf, Le pape et le diable.
Car il s’agit bien d’une réévaluation, non d’une révélation comme le laisserait penser la mauvaise traduction du sous-titre. L’ouvrage ne porte pas sur « Pie XII, le Vatican et Hitler » : la période de la guerre est évoquée au détour du quatrième chapitre ; et si l’ombre émaciée d’Eugenio Pacelli se déploie au fil des pages, c’est comme nonce en Allemagne (1917-1930), puis comme cardinal secrétaire d’Etat (1930-1939), non comme Souverain Pontife. Il n’en reste pas moins que les découvertes archivistiques sont au centre du travail très documenté d’Hubert Wolf, qui s’appuie sur les rapports de nonciature en provenance d’Allemagne et les entretiens entre Pacelli et Pie XI ou les ambassadeurs près le Saint-Siège. L’exploitation de ce massif ne donne pas lieu à l’escalade sensationnelle de nouveaux sommets, mais elle permet une mise en perspective redessinant les cartes existantes. Wolf examine en effet le cadre dans lequel sont formulées les positions du Saint-Siège face à l’Allemagne de Weimar puis au Reich hitlérien, et c’est à l’aune de ce cadre qu’il examine à nouveaux frais deux chefs d’accusation. Par une politique conciliatrice, aboutissant au Concordat avec le Reich, l’Eglise n’aurait-elle pas échangé la protection de l’Eglise allemande contre la reconnaissance d’un régime totalitaire? Et n’aurait-elle pas failli à sa mission en privilégiant le salut des seuls baptisés, et en gardant ses réserves sur la persécution des juifs?
Le pacte avec le diable : l’ouverture au compromis politique
« Le dessous ne m’inquiète guère ; mets d’abord en pièces ce monde-ci, et l’autre peut arriver ensuite ». Les paroles de défi jetées par Faust à Méphistophélès pourraient être celles de l’Eglise confrontée à la montée du nazisme en Allemagne : l’urgence d’une situation menaçant le salut des âmes allemandes justifie l’entente avec le diable, qui prend d’abord la forme d’un compromis politique avec le IIIe Reich. Le mérite d’Hubert Wolf est de situer ce pacte faustien dans les cadres d’analyse du Vatican et de son représentant à Munich et Berlin, Eugenio Pacelli, cadres définis par un passé qui pèse lourdement sur leurs choix pour une communauté allemande fragilisée. Dans son organisation, elle est menacée par les intrusions de l’Etat qui contrôle la nomination des évêques et autorise l’existence des organisations catholiques. Se profile ici l’ombre d’un nouveau Kulturkampf, image différée de la répression bismarckienne contre l’Eglise entre 1871 et 1880. Dans sa pastorale, elle voit s’affirmer l’indépendance de l’épiscopat et des intellectuels catholiques. La Curie craint un regain d’influence des tendances modernistes, malgré la condamnation prononcée par Pie X en 1907. L’évaluation du présent à l’aune d’expériences passées appelle des solutions que Pacelli met en œuvre pendant sa nonciature. Contre la menace d’un nouveau Kulturkampf, il tente d’obtenir par des concordats l’autonomie de l’Eglise, de son clergé et de ses organisations, en échange de sa neutralité politique. Contre les tendances modernistes, il cherche à soumettre plus étroitement l’Eglise allemande au contrôle romain.
Mais diagnostic et remèdes ne tiennent aucun compte des bouleversements politiques et sociaux de l’Allemagne des années 1920. L’obtention de garanties concordataires protégeant la mission pastorale de l’Eglise en échange de son abstention politique entraîne le désaveu du Zentrum, essentiel à la stabilité de la République de Weimar. Et la subordination de l’épiscopat allemand à Rome le prive de sa capacité à répondre aux situations d’urgence posées par la montée du nazisme au début des années 1930. En cela, la démonstration porte : l’inadéquation de la politique vaticane en Allemagne a bien ouvert la voie d’un pacte politique avec le diable : le Concordat avec le Reich signé le 20 juillet 1933.
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