On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Mondialement réputée, Joan W. Scott est, depuis une trentaine d’années, l’une des figures incontournables de la gender history, tout en s’étant toujours tenue à distance du militantisme formel et du dogmatisme intellectuel. Après un premier travail sur le mouvement ouvrier français , elle se tourne vers la question des identités « genrées », et plus particulièrement vers l’histoire du féminisme français dont elle restitue toute la complexité dans un ouvrage pour ainsi dire définitif . Ayant enseigné en France et aux Etats-Unis, Joan W. Scott fait partie du cercle très fermé de celles et ceux qui peuvent, sans fards, revenir sur leur parcours intellectuel, sur leurs cheminements de pensée, sans que l’essai ne paraisse narcissique ou prématuré.
Dans ce petit livre d’une clarté irréprochable, elle ne nie pas avoir été fortement influencée, comme l’immense majorité des historiens de sa génération, par le marxisme (celui d'historiens comme E. P. Thompson ou E. J. Hobsbawm notamment) et le structuralisme, mais dit surtout avoir, tout au long de ces décennies d’engagement théorique et pédagogique, nourri une conception « critique », voire sceptique, de l’histoire. Déçue par les actuels renoncements positivistes et réactionnaires propres à la dite discipline, elle ne cache pas son immense admiration pour Foucault, dont elle fait, dans ce livre, son point d’appui théorique principal et, plus largement, pour tous ceux qui ont tenté de sortir des grands « paradigmes » figés des années 1960-1970. Cette position « post-structuraliste », dont les conservateurs s’inquiètent, Joan W. Scott l’assume pleinement : « L’argument que j’avance, pour dire les choses brièvement, est que non seulement l’Histoire post-structuraliste est possible, mais qu’elle est une nécessité » .
Qu’est-ce qu’être post-structuraliste ? Il s’agit avant tout d’un rapport critique au langage : celui des « autres », des individus dont l’historien fait sa chair, mais le sien aussi, celui des présupposés, rarement interrogés, celui des valeurs, tant et si bien intériorisé qu’il en devient négligé. Dans le sillage de Foucault, Scott propose donc de « dé-naturaliser » toutes les catégories qui semblent aller de soi, celles, notamment, qui sont devenues les supports d’identités collectives : « Noirs », « Blancs », « femmes », « homosexuels », « classes » etc. Prises comme des essences, comme des mots correspondant aux choses, ces catégories pétrifient la discipline historique dans un rapport non questionné à la vérité. L’actuel retour de flammes postiviste est précisément fondé sur cette croyance ferme dans le pouvoir que l’historien aurait de ressusciter les événements dans leur vérité, ou dans l’existence de faits que l’historien n’aurait qu’à exhumer des documents sur lesquels il fonde son discours. Scott emprunte résolumment le chemin inverse, et remonte ainsi des catégories de l’historien à leur genèse, déconstruisant au passage toutes les mythologies de la modernité. Les noms ne reflètent donc pas les choses, mais sont bel et bien en constante interaction avec elles. Ce travail anti-essentialiste sur le langage, que Scott s’était employée à mener sur les questions de « conscience de classe » comme d’« identité féministe », elle le qualifie d’« histoire critique ».
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pikasso02