On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Qu’est-ce qu’a représenté l’arrivée du train et des gares, au XIXe siècle, dans la vie des Parisiens ? C’est là la problématique de l’ouvrage de Stéphanie Sauget, qui n’hésite pas à parler d’une « ferroviarisation » de la capitale. Les gares, en effet, pénètrent toutes les sphères de la vie des Français. Ce sont d’abord des bâtiments modestes, qui s’implantent dans la ville, au prix de batailles et de discussions pour convaincre la population. On hésite encore sur le mot à utiliser pour nommer ces bâtiments nouveaux, souvent encore bien modestes, et c’est le terme « embarcadère » qui s’impose alors plus souvent que « gare ». Quand le trafic se développe, ces constructions grandissent, générant avec elles un univers particulier. Les gares modifient des pans entiers de la société française. Dans ce livre, c’est l’ampleur de cette révolution sociale, culturelle, et mentale que l’auteur envisage.
La description qui est faite des gares n’est pas seulement objective. Bien sûr, Stéphanie Sauget nous fournit un tableau du décor et du mobilier ferroviaire, ainsi que la chronologie des différents travaux d’agrandissement opérés pendant la période. Mais elle a également essayé de rendre compte de la manière dont ces édifices étaient perçus par les contemporains et ce, à tous les niveaux. Les gares créent un univers nouveau et convoquent tous les sens. Les machines, le brouhaha de la foule sont autant de sons nouveaux, le charbon et les machines apportent des odeurs particulières dans les villes, tandis que lumière artificielle remplace le flou de l’éclairage naturel.
De nouvelles catégories de populations, employés, mécaniciens, chefs de gares apparaissent, qui contribuent à faire des quartiers proches des gares des espaces typiques. C’est toute une société inédite qui naît et qui gravite autour des gares. Ces personnes sont très liées à leur emploi, à cause de la surveillance qu’exercent les compagnies à leur encontre et du temps passé sur le lieu de travail, qui s’accroît encore quand les employés sont logés dans les bâtiments de la compagnie. Ce nouveau monde a ses préoccupations et ses revendications, souvent le sentiment d’être exploité, en tous cas la conscience de faire un travail spécifique. Il s’organise à partir de la fin du XIXe siècle en un syndicat national des Chemins de fer, témoignage de l’apparition de ces nouvelles professions.
Les gares rentrent peu à peu dans la vie quotidienne, en témoigne la place croissante de ces espaces et des chemins de fer dans le discours des contemporains, que l’auteur analyse. Les gares font leur entrée dans les guides de voyages mais également dans les pièces de théâtre, comme Le Voyage de Monsieur Perrichon, de Labiche, où elles deviennent très vite associées à des stéréotypes. Stéphanie Sauget montre aussi, à travers l’étude de la correspondance de quelques écrivains, que la gare transforme rapidement les habitudes des particuliers. On arrive ici à une limite de l’histoire sociale : comment être sûr que les exemples individuels pris çà et là ont une valeur universelle ? Il est certain que plusieurs romanciers du XIXe siècle sont devenus familiers du voyage en chemin de fer, mais comment mesurer l’emprise de celui-ci sur l’ensemble de la société française ?
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