On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Cela commence comme dans un roman de Roger Vailland : un jeune héros stendhalien, épris d’absolu et piaffant d’accélérer une Histoire vautrée dans les compromissions - qu’il soit maurassien plutôt que communiste ne change rien ici - rencontre son temps. Il rompt sans difficulté avec son pays, son passé, sa famille, persuadé que son exil prépare un retour glorieux et préserve l’honneur. Nous sommes en juin 1940 et Daniel Cordier, jeune mousquetaire à peine sorti de l’adolescence, révolté par l’Armistice et voulant « tuer du boche », nationaliste, antisémite par culture familiale, chrétien plus très sûr de sa foi, ne fait ni une ni deux : il s’embarque vers ce qu’il pensait être l’Afrique du Nord, afin de continuer le combat. Ce sera Londres, la France libre, la conversion gaullienne et le parachutage dans la France occupée en juillet 1942 pour devenir, par le hasard des affectations et l’élection sentimentale de Jean Moulin, le second du représentant du général de Gaulle auprès de la Résistance.
Ce livre est d’un genre inédit : ce ne sont ni des mémoires ni vraiment un journal même s’il en emprunte la forme, organisant le récit jour par jour, à l’aide de notes prises quasi-quotidiennement dans la période britannique, de quelques archives gardées ou retrouvées et surtout grâce à sa mémoire, qualité cardinale de la geste résistante, mémoire évidemment toujours faillible et sollicitée pour reconstituer les événements, les rencontres mais aussi les dialogues. D’où parfois quelques interrogations sur le statut de certaines phrases : Brossolette à propos de la réintégration des partis dans le Conseil de la Résistance, un des enjeux politiques essentiels de toute la période 1943 : « On ne refera pas la France avec ce carnaval de la trahison ». L’a-t-il dit, l’a-t-il pas dit ? Dans ces termes ou pas ? Le statut du texte est donc parfois mouvant, mais l’essentiel reste la plongée précise, minutieuse, d’un homme singulier au cœur du dispositif résistant. On n’apprend ici ni scoops, ni informations nouvelles par rapport à une historiographie abondante , mais des intuitions précieuses sur les codes mentaux des différentes résistances, l’histoire des perceptions, des incompréhensions entre les différents pôles du refus, Londres, Lyon, Paris, zone occupée, zone libre, résistance politique des mouvements, enrôlement militaire des soldats de la France libre ; une histoire des motivations de l’engagement (aussi diverses et parfois futiles, insensées, romanesques qu’on puisse imaginer comme dans le cas du très beau personnage de Maurice de Cheveigné, compagnon de la France Libre, adepte d’un nihilisme joyeux, « considérant l’existence comme une fête improvisée et combattant les ”Schleus” parce qu’ils l’ont gâchée » ), une anthropologie de la vie clandestine, un roman de formation : il y a tout cela dans Alias Caracalla.
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