Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Parfois, certains choix a priori anodins dans la maquette d’un livre en disent long sur sa secrète ambition. La première chose qui frappe le lecteur d’Amos Gitai. Genèses est le parti pris esthétique de ses illustrations. Il ne s’agit ni de photogrammes, ni de photographies de plateau mais de captures vidéo d’extraits de films du cinéaste. Par conséquent, apparaissent en double page des images pixellisées, brouillées par l’entrelacement des lignes vidéo et dont les zones contrastées laissent s’échapper de petits nuages rouge-vert-bleu. Les images qui nous sont proposées ne renvoient pas tant aux films dont elles sont issues qu’à leur propre matérialité. D’emblée, nous sommes plongés dans la trame même d’une image qui se donne au second degré, une image d’image.
A ce titre, ces images ne sont pas à proprement parler des illustrations, elles répondent davantage à une logique créative de montage. Secrète ambition d’un ouvrage qui se rêve livre d’artiste aussi bien que livre consacré à un artiste. Le terme de "montage" était déjà celui qu’employait Jean-Michel Frodon au sujet de l’agencement, réalisé par Amos Gitai lui-même, des photogrammes de ses films – là aussi passés à la moulinette vidéo – pour le catalogue de la rétrospective que lui avait consacrée le Centre Pompidou à Paris en 2003. Gitai s’était d’ailleurs totalement approprié l’espace d’ordinaire réservé au catalogue d’exposition classique pour en faire un authentique livre d’art, sans le moindre mot, où venaient s’entrechoquer et résonner les images de ses différents films.
Si bien qu’après Amos Gitai. Parcours en 2003, voici en écho Amos Gitai. Genèses, qui constitue un prolongement du geste amorcé par Gitai et Frodon six ans plus tôt. Il s’agit cette fois-ci d’engager "un mouvement vers les racines profondes de cette œuvre, racines qui relient les films entre eux" . Le résultat est une passionnante enquête archéologique sur l’œuvre de Gitai. Mais le propos de ce livre dépasse de très loin la simple filmographie du cinéaste puisqu’il raconte "l’histoire de la manière dont sont nés les films d’Amos Gitai – c’est-à-dire aussi, un peu, une histoire beaucoup plus vaste, celle de la manière dont naissent les films" . Ce n’est donc pas un hasard si le premier texte du livre, signé par Amos Gitai, s’intitule "Prends de la poussière", en référence à l’histoire du Golem (http://fr.wikipedia.org/wiki/Golem). Au début des années 1990, il a consacré trois films à cette figure légendaire, très belle allégorie de la relation entre l’homme et sa propre création manufacturée.
Il est intéressant de noter que, là encore, Gitai déjoue les attentes convenues. En tant que cinéaste israélien réfléchissant sur la notion d’origine, l’allusion à la Genèse, premier des cinq livres qui composent la Thora, semblait aller de soi. Or, les deux récits mythiques très prégnants dans l’imaginaire juif qu’Amos Gitai a adaptés au cinéma n’appartiennent pas au corpus de la Thora mais à un texte autonome (le rouleau d’Esther) et à une légende tardive (le Golem). En somme, deux contes qui décrivent les persécutions d’un peuple livré à la précarité de l’exil. Deux contes fondés également sur la dimension parfois funèbre de l’écrit : le sceau royal sur le décret d’extermination des Juifs dans l’histoire d’Esther, et d’autre part l’inscription écrite sur la tête du Golem. En effet, quand le "E" de Emet (la vérité) s’efface du front de la créature, cela donne Met (la mort). L’effacement du texte préfigure ici l’anéantissement du peuple. Edmond Jabès dit à ce propos que "le judaïsme et l’écriture ne sont qu’une même attente, un même espoir, une même usure" . Cette expérience d’une vitalité millénaire d’un peuple amoureux de la lettre, Gitai l’a connue alors qu’il vivait à Paris, en relisant le livre d’Esther. Bien qu’athée, il a souhaité s’inscrire dans une très longue tradition du peuple juif, dispersé sur la surface du globe et à la fois uni autour de ce que Gitai appelle "un territoire élargi" : les textes . Amos Gitai évoque la manière dont il transpose des récits archaïques dans des décors contemporains. Ce geste de cinéaste, qui n’est pas sans rappeler celui des films de Straub/Huillet , lui a été inspiré par sa mère Efraita, qui montait en plein air des spectacles bibliques.
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