On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

“Il n’y a qu’un seul poète” rappelait récemment un contemporain, Dominique Fourcade, citant les mots de Proust comme les vers d’un poème adressé par Rilke à Tsvetaeva en 1926 . Il n’y a qu’un seul poète, ou encore il n’y a qu’un seul poème, répond comme en écho, depuis un tout autre pôle de la littérature, la voix d’Edouard Glissant : un poème “contemporain des premiers brasiers de la terre”, temps mythique ou anhistorique précédant les divisions des humanités (temps où celles-ci “n’avaient pas encore retranché leurs différences à coups d’amputations sanglantes”) et perdu depuis “dans des obscurités insues, et avec lui toutes les possibilités des langues, qu’il avait fallu désormais recomposer comme des racines cassées” .
Passé cette déclaration liminaire, Philosophie de la Relation, sous-titré non sans incidence “poésie en étendue”, est un livre protéiforme, véritablement un “archipel” de langages, qui voit s’entrecroiser essai, récit autobiographique et poème : un essai philosophico-poétique où sont repris la plupart des thèmes cultivés par Edouard Glissant depuis son avènement en littérature, du roman La Lézarde (Prix Renaudot en 1958) au poème Les Indes (1965), en passant par l’essai poétique (Soleil de la conscience, Poétique I, 1956) ou davantage politique (Le Discours antillais, 1981), pour ne citer que quelques-uns des titres qui jalonnent une bibliographie riche d’une trentaine d’ouvrages.
Thèmes ici repris dans un tournoiement lent et mesuré, un décentrement permanent qui mène le lecteur d’un site de parole à l’autre : vingt-quatre courts chapitres (chacun de quelques pages à peine) s’y poursuivent, s’y répètent ou s’y reprennent, rassemblés sous cinq titres parfois énigmatiques, dont la logique sinon le tressage nous échappent le plus souvent en même temps qu’ils nous laissent entendre que l’ensemble est mené d’un rythme interne - comme d’un ressac inlassable et discret : “Souques”, “Phases”, “Casses”, “Erres”, “Vires”, se concluant dans “L’obscur de l’étendue”. Mots étranges pour la plupart, faits de “plus d’une langue” , qui nous disent d'emblée que la langue qu’on entend ici, pour être française, n’en est pas moins étrangère - nous rappelant ce que nous avons appris avec Proust, à savoir que tout écrivain véritable parle, dans notre propre langue, une langue étrangère.
Le texte est ainsi parsemé de mots aux abords déroutants, déviant du sens ou de l’usage communs, venus d’emplois specialisés , cumulant les affixes imprévus, donnant naissance à des déverbaux inconnus, procédant par resémantisation d’expressions lexicalisées - jetant en nous un (heureux) trouble, celui d’être confrontés sinon heurtés à l’étrangeté d’un monde. Et ce n’est pas seulement le lexique qui, à démutiplier ses potentialités, nous joue des tours, c’est également la syntaxe qui nous introduit à une étrange distorsion . Elle dédouble la phrase d’un autre chant ou d’une langue inconnue, induit une sorte d’arythmie dans le rythme de cette prose française d’une beauté, d’une mesure, d’une hauteur et d’une tenue presque classiques - y introduit un nouveau souffle. Et c’est, disons-le d’emblée, le “coup” improbable et réussi de cette langue, métissée autant que metis : un cheval de Troie dans la langue française – qui, la faisant tournoyer, la perd et se perd avec elle.
2 commentaires
Marielle Anselmo
Anonyme
Que pense Glissant lui-même de Le Clezio ?