On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
« Longtemps j’ai cru vivre dans une société. » L’incipit proustien du dernier ouvrage de François Dubet place d’emblée la réflexion du sociologue sous le signe du deuil ; deuil de « la société », et partant, d’une certaine idée de la sociologie.
En effet, la crise des institutions et de l’Etat-nation a fini de décomposer la structure sociale qui conférait son identité à l’idée de « société », tandis que l’hégémonie théorique de l’interactionnisme symbolique et de l’école des choix rationnels a mis sous l’éteignoir les « suprêmes théories ». Signe fort de cette évolution, les concepts d’« intégration », de « classe » et d’« institution », pierres angulaires des sociologismes durkheimiens, marxiens et parsoniens, ont fait place nette aux notions plus plastiques de « cohésion », de « culture de masse » et de « capital social ». On aurait tort de minorer l’importance de ces glissements sémantiques. Car au-delà de l’invalidation de « la société des sociologues » en tant que « théorie du système, explication des conduites et récit historique » , ils révèlent une remise en cause du projet sociologique. Aussi, s’ils n’y prennent garde, les sociologues pourraient-ils dans un avenir proche se voir cantonner à la « description des trous de la cohésion » et à l’étude de « ce que l’économie laisse encore de côté. » En réaction à cette annexion théorique, François Dubet réaffirme le « désir d’expliquer ensemble la vie sociale et le fonctionnement des sociétés dans lesquelles nous vivons » .
Proroger l’ambition sociologique sans rien céder aux vieilles lunes positivistes qui ont longtemps (jusqu’à Pierre Bourdieu ?) imposé la dévotion intellectuelle à l’idée-totem de « société » nécessite de solides arguments. Pour construire sa démonstration, François Dubet en appelle au caractère « social » des logiques de l’action, à la persistance d’effets de domination et à l’omniprésence de la notion de « société » dans le discours critique. Cette « moyenne théorie », inévitablement hétéroclite, repose toute entière sur un principe : la nécessité de partir de l’action et de l’expérience des acteurs.
De l’expérience des épreuves : action, domination et critique
Afin d’en convaincre le lecteur, l’auteur va jusqu’à faire sienne la rhétorique johannique : « au commencement était l’action » ; aujourd’hui peut-être encore plus qu’hier. Car « quand l’unité de la vie sociale n’est pas donnée par la société, par l’adéquation du système et de l’action, d’une structure et d’une culture, la sociologie doit partir de l’individu, de la façon dont il métabolise le social et dont il le produit » . Raisonnement d’une simplicité biblique : lorsque « la société » s’efface, l’individu prend le relais, contraint et forcé d’expérimenter et d’improviser là où le collectif réglait et commandait ses conduites. De ce point de vue, l’ « expérience », peut être considérée comme l’alpha et l’oméga de l’analyse sociologique : son commencement, puisque l’acteur ne peut compter que sur ses propres ressources pour palier à l’absence de schèmes sociaux stables ; mais aussi sa fin, étant donné qu’aucune expérience n’est dissociable des contraintes propres à l’environnement dans lequel elle prend forme. Cette ambiguïté de l’ « expérience » n’est autre que celle de l’action : à la fois produit d’une stratégie et reliquat de programmation, découlant d’un processus de subjectivation et corrélat de structures de domination.
A ce stade de la réflexion, une question affleure : comment penser ensemble avènement du sujet et prolongation de la domination ? Car de deux choses l’une : soit les institutions sont en crise et dans l’incapacité de pérenniser les logiques archaïques d’exploitation et d’aliénation ; soit cette emprise demeure et s’exerce par des biais indéterminés. Afin de dissiper ce mystère, François Dubet suit les traces des « épreuves sociales », « effets de compositions bien plus que […] structures collectives » et plus court chemin allant des « expériences » aux « sociétés ». Car « surmonter une épreuve, ce n’est pas seulement franchir un obstacle, c’est être capable d’agir et de maîtriser son expérience dans les conditions imposées par la société » . Une fois empoigné ce fil théorique, le sociologue le déroule jusqu’à découvrir un modèle de « bonne société » : « celle qui répartit équitablement les épreuves et, surtout, celle qui permet aux acteurs d’y construire les expériences » .
Conscient de la charge normative de toute théorie, F. Dubet préfère l’expliciter plutôt que de l’ignorer. Raison pour laquelle le discours scientifique se colore ici d’une teinte morale : « Derrière les interactions, la multitude des stratégies et des représentations, il nous faut défendre l’idée de société car, non seulement il faut des règles, des mœurs et des cultures qui nous précédent, mais aussi parce que les individus se heurtent à des forces de domination qui sont la manière dont ils éprouvent objectivement le fait d’être dans une société » .
De ce point de vue, la capacité d’indignation et l’ensemble des discours critiques méritent la plus haute attention, en tant que représentations des modes opératoires, toujours complexes et métissées, par lesquels les acteurs s’immiscent et de se confrontent « aux sociétés ». Sur cette base, F. Dubet dégage « trois grands principes de mérite », présentés comme le revers normatif des « logiques d’action ». Les appels à l’« égalité » peuvent ainsi être interprétés comme une marque d’appartenance communautaire ; les discours touchant au « mérite » traduisent quant à eux une action conçue comme participation à une compétition ; alors que l’« autonomie » signe la revendication d’une subjectivité pleine et entière.
Ici encore, tout dogmatisme est proscrit. Il s’agit moins de déployer un modèle théorique épuré mais déconnecté de la réalité sociale, que de rendre justice à la superposition des principes, à la contradiction fondamentale de la « société des individus » . On ne s’étonnera donc pas que le sociologue consacre d’importants développements à des objets impurs tels que les « routines », « l’argent », les « médias »…
In fine François Dubet se livre à un éloge du « travail des sociétés » ; à ce processus toujours complexe, réflexif et vulnérable, que la sociologie, en tant que pendant compréhensif de l’ethos démocratique, se doit d’accompagner. Et le sociologue de conclure : « Quand il n’est plus question de défendre les sociétés comme des systèmes tout-puissants, il faut mettre à jour cette production chaotique, dévoiler ses zones d’ombre, rappeler que, devenus pleinement modernes, nous nous produisons véritablement nous-mêmes. En faisant ce travail, la sociologie est un exercice démocratique rationnel, elle peut être une manière de ne croire ni aux chimères de la société, ni aux vertiges de sa disparition. Peut-être aussi peut-elle nous aider à rendre le monde social plus vivable qu’il ne l’est en renouvelant nos catégories et nos pensées politiques »
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François Dubet