Arts visuels

une dernière danse ?

Couverture ouvrage

Philippe Morillon
7L , 240 pages

Chronique en images des années palace
[mardi 16 juin 2009]


Philippe Morillon témoigne dans un livre de photos de la naissance du microcosme des "branchés" parisiens, phénomène qui culmine avec les nuits flamboyantes du Palace.

Philippe Morillon est un illustrateur, photographe et directeur artistique qui a travaillé pour plusieurs revues dont notamment Vogue et l’Egoïste. Il a entrepris dans cet ouvrage de dessiner la chronique en images de ce groupe de jeunes gens - sa bande d’amis de l’époque - dont la sensibilité hédoniste, le goût des fêtes nocturnes et le refus des conventions sociales bourgeoises donnera naissance à ce que la presse appellera plus tard les "branchés", emblématiques du Paris de la fin des années soixante-dix et des années quatre-vingt.

Les branchés ont marqué cette époque, tout autant que les zazous ont marqué les années quarante et le Paris existentialiste. Outre son hédonisme, la spécificité de ce groupe résidait également dans son élitisme nocturne et vestimentaire, poussant parfois les membres de cette tribu à l‘exhibitionnisme ou au snobisme. Plusieurs d’entre eux évolueront plus tard dans la mode, la photographie ou la musique. Leur quête avide de plaisirs conduira certains à abuser des paradis artificiels qui parfois se révèleront fatals.

Un grand nombre de photos témoignent de ce noctambulisme effréné, de cette démesure, d’une attirance un peu dilettante pour les arts, et d’un appétit d’innovation vestimentaire et d’attitudes caractéristiques, provocatrices et marquée par une sensualité effrontée. Ils ne s’identifient pas spécialement à un courant musical - contrairement aux zazous - écoutant aussi bien la musique punk apparue en 1977, que la musique disco importée des USA dès 1975 ou le rock new-yorkais sophistiqué représenté par les Talking Heads. Autre trait marquant : la naissance des branchés est indissociable de  l’émergence d’une revendication et d’une culture gay. Plusieurs d’entre eux étaient homosexuels et souhaitaient assumer pleinement leur orientation et leurs sensibilités, dans une exubérance et une frénésie sexuelle caractéristiques de l’après soixante-huit et précédant l’épidémie de sida.

Un creuset social vecteur d’émancipation

L’histoire commence dans l’appartement de Philippe Morillon. Il habite alors boulevard de Sébastopol proche du quartier des Halles en pleine transformation - qui deviendra l’épicentre du Paris branché - et son habitation constitue l’un des points de rendez-vous de cette "bande". S’y retrouvent des jeunes gens, souvent en rupture sociale et  familiale, qui veulent s’inventer une nouvelle vie. Les principaux piliers sont déjà là : Marie-France, François Wimille, Paquita Paquin, Hélène Hazera…
Mais la plupart des clichés que contient l’ouvrage ont été pris sur le vif dans des boites de nuit : au Sept, à la Main Bleue, aux Bains-Douches mais surtout au Palace, lieu répondant à la perfection aux aspirations de cette jeune faune avide de jouissances en tout genre, de rencontres démultipliées, de glamour et de séduction. Enclave élitiste, libertaire et hédoniste d’une France qui malgré l’impulsion libérale portée par Giscard demeure encore très conservatrice. L’atmosphère que dégage ces images ne semble corsetée par aucune contrainte sociale, économique ou morale. Roland Barthes disait du Palace que c’était "tout un dispositif de sensations destiné à rendre les gens heureux".  L’aura mythique de cette boite de nuit inspire encore de nos jours bien des rêveries et des nostalgies. Cet ancien théâtre, dirigé par un magicien de la fête, Fabrice Emaer (plusieurs fois photographié), a réalisé un brassage social inédit. Les amis de Philippe Morillon, alors âgés d’à peine vingt ans ou un peu plus, côtoyaient des personnalités plus classiquement "jet-set", tels que Yves Saint-Laurent, Sao Schlumberger ou Karl Lagerfeld, mais aussi des artistes et écrivains de premier plan comme Aragon, Warhol, Noureev, Roland Barthes, des rock-stars (Mick Jagger, Lou Reed) ou des inclassables (Andrée Putman).

Les photos de Philippe Morillon montrent bien ce mélange social s’opérant dans l’allégresse et l’insouciance. Ce terreau singulier a conduit à l’émergence de figures de l’époque qui donnaient à la "bande" sa couleur et son pittoresque. Paquita Paquin, Pierre et Gilles ou Christian Louboutin, s’affirment durant ces années. Leur liberté, leur fraîcheur et leur excentricité n’ont pas peu contribué au climat débridé si apprécié du Palace.

Les photos sont complétées par des textes de l’auteur, mais aussi de Roland Barthes, Yves Adrien, Paquita Paquin et Alain Pacadis qui tentent de d’analyser et de témoigner de la singularité du climat qui régnait dans cet antre et de faire percevoir les grands moments et les valeurs qui présidaient à cet art de vivre si particulier. Il est très frappant de constater combien les acteurs de cette apothéose noctambulesque en gardent à la fois un souvenir ému et une reconnaissance, probablement idéalisés. Dans ce creuset social vecteur d’ouverture et d’émancipation, beaucoup estiment y avoir vécu des moments décisifs, y trouvant des amis pour la vie, et pouvant y côtoyer des artistes et des créateurs qu’ils n’auraient jamais pu rencontrer ailleurs.

 

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1 commentaire

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berel

17/07/17 15:37
Le sujet n'est pas inintéressant, et pourtant, on ne peu se défendre d'un certain scepticisme devant cet énième avatar de la "génération qui refuse les conventions bourgeoises" tout en rêvant (honteusement) d'être la prochaine à les incarner, ce dont témoigne la réussite de plusieurs des "grands noms" festifs cités, de Louboutin à Ardisson. La sauce est d'emblée convenue, et malgré l'échantillon de gravité qui sied à l'exercice - rappel des incontournables overdoses - il faut avouer qu'on a là, surtout, une belle brochette de blousons dorés. "refuser la bourgeoisie", la vomir, certes; mais pet-on nous rappeler le prix du billet pour entrer dans ces temples de la nuit, ou alors, celui de la bouteille de mousseux destinée à orner les tables ? La réalité simple et brutale, c'est qu'il ne s'est pas agi du tout d'une "alternative à la bourgeoisie dominante", mais plutôt de sa succession. Il faut bien que jeunesse se asse, et celle-ci - avant le sida - a été bien servie par sa génération. un livre opportun pour qui s'y retrouvera, pour les autres, je ne sais...

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