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[vendredi 05 juin 2009 - 14:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
Comment parler de la société : Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales
Éditeur : La Découverte
317 pages / 22,80 € sur
Résumé : Howard Becker s'interroge sur les idées et les méthodes, académiques ou non, qui permettent de parler et de représenter la société.

Doté d'un solide esprit vagabond   et de multiples expériences pratiques papillonnantes (pianiste de jazz, photographe, etc.) cet ancien professeur de sociologie de Chicago  , lié à Ernest Burgess, Louis Wirth, Everett Hugues, Herbert Blumer, Alfred “Lindy” Lindesmith,... reste marqué   par son image de praticien de l'observation participante et de l'interactionnisme symbolique. Le fil rouge de ce dernier ouvrage traduit en français pourrait se résumer à la déclaration préliminaire de son auteur, à savoir qu'il n'a jamais considéré que les sciences sociales – et donc la  sociologie – pouvaient détenir le  monopole de la connaissance sur ce qui se passe dans la société, sur son analyse comme sur son interprétation.

Pour nous aider à réfléchir sur la figure du social élargit, deux parties composent cette oeuvre somme toute assez originale par son approche. L'une portant sur les idées qui permettent de parler et de représenter la société, la seconde exposant un choix d'exemples descriptifs pratiques.

 
Compléments ou concurrents ?

La représentation de la société, même partielle, est un jeu à la fois de complémentarités et de concurrences entre producteurs et usagers, chacun ayant une vue partielle du monde social tout en exprimant – bien souvent - une description plus globale sur ce dernier. Cherchant à saisir la diversité des modes de vie,  Howard S. Becker est allé voir – principalement en dehors du monde académique - comment des créateurs de représentations sociales et des communautés interprétatives s'y prenaient pour exposer leurs points de vue aux usagers, dévoilant par là "des perspectives d'analyse et de possibilités que les sciences sociales ont souvent ignorées, mais qui pourraient se révéler utiles"   en nous ouvrant "les yeux sur des possibilités qui échappent à une pratique plus convenue"  .

Où trouve-t-on ces types de représentations sociales ? Dans les romans, les récits, les reportages, le théâtre, la photographie, le cinéma, la peinture, la musique, mais aussi dans les cartes géographiques, les tableaux statistiques, certains modèles mathématiques, les études ethnographiques, les monographies, les biographies, etc. Que des sociologues considèrent certains de ces éléments – conventionnels - comme nobles, en les intégrant dans leur corpus d'étude, au détriment d'autres considérés comme mineurs ou étrangers, en dit long sur le caractère sélectif d'une certaine normalité académique "sociocentrée". Howard S. Becker déplore que "les chercheurs en sciences sociales ont des idées bien arrêtées sur ce qu'une description doit comprendre dans leur domaine et sur ce qu'on peut supprimer sans inquiétude"  . Contrairement aux tableaux statistiques, jugés scientifiques,  la photographie a intégrée tardivement les études sociologiques.
 
La problématique, abordée par Howard S. Becker, entre l'innovation et la standardisation de la représentation sociale pourrait constituer un indicateur de l'état de la pratique sociologique.  



La société par l'exemple

Les premières interrogation de Howard S. Becker portent sur les modélisations mathématiques qui utilisent fréquemment l'abstraction et des idéaux-types. On les retrouve dans la tentative de description de la société, dans les problèmes de dilemmes et de stratégies, dans la démographie, les modèles d'occupation d'espace, les sondages et statistiques, etc. La longue tradition de leur utilisation ne les absous pas de questionnements même aujourd'hui. En quoi ceux-ci sont-ils fidèles aux faits et possèdent-ils une once de véracité ? Les mathématiques sociales apportent-elles une dose de prédictibilité ?  Dans le domaine de l'abstraction, régulièrement utilisés dans les sciences humaines, nous trouvons les figures, les dessins, les croquis, les schémas, les diagrammes et les tableaux. On les utilise pour représenter les classes, les divisions et les mobilités sociales, les liens de parentés, les réseaux, les interactions institutionnelles, etc. Ils représentent des substituts aux mots "pour faire passer des idées et des hypothèses"  . Quand une abstraction passe mal, un bon dessin est souvent d'une grande utilité. Leurs différents emplois – bien expliqués par Howard S. Becker – seront de toute évidence d'une grande utilité de compréhension.

L'usage de la photographie dans un but sociologique a progressivement gagné en légitimité académique. Son usage reste toutefois complexe surtout quand "la même photo peut relever de l'art, du journalisme ou de la sociologie"  . La place, la chronologie, la présence ou l'absence de titre ou de commentaire peut influencer le sens que donne l'auteur à sa représentation.  Analyser une photo-documentaire comme si c'était de la sociologie visuelle ou du photo-journalisme,  ou une image sociologique comme du journalisme ou documentaire, ce n'est pas la même chose. Les démonstrations pratiques, pédagogiques, exposées par Howard S. Becker  expliquent  "comment la même image peut revêtir des sens différents, en fonction de son utilisation par des gens différents dans des cadres différents"  .

Moins commun est la place occupée par le théâtre comme représentation du social utilisé en sciences sociales. Pourtant quel lieu pour mettre en scène la société ! Pensons à l'approche de Dwight Conquergood pour qui la vie sociale est assimilée à une série de représentations théâtrales  . Pour le profane en la matière, Howard S. Becker nous montre comment des étudiants en sociologie se sont appropriés ou irrités de cette nouvelle approche en tant que spectateur puis acteurs. Le roman réaliste, qui regarde le quotidiens, les moeurs, etc. n'engendre que très peu ce trouble. Avec les exemple de Jane Austen ou de Georges Perec, se pose la question de savoir ce qui différencie ce type roman d'une étude sociologique ou ethnographique. Sont-ils des sociologues ? Font-ils oeuvre de sociologie ? Georges Perec est-il plus proche de Jane Austen ou de Italo Calvino et sa sociologie urbaine ? Qu'est-ce qui les différencie ou les rapproche ?

Dans tous les exemples traités dans cet ouvrage, Howard S. Becker nous force à nous questionner sur une évidence qui est loin de l'être. Pour lui "il n'y a pas une manière qui soit meilleure pour parler de la société. De multiples genres, de multiples méthodes, de multiples formats peuvent tous faire l'affaire"  . Les ignorer, les rejeter ce serait nous amputer de vues sociales.

 

Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre.

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- à propos de l'édition originale : "Becker (dé)range la sociologie", par Arnaud Saint-Martin
 

Valéry RASPLUS
Titre du livre : Comment parler de la société : Artistes, écrivains, chercheurs et représentations sociales
Auteur : Howard Saul Becker
Éditeur : La Découverte
Titre original : Telling about society
Collection : Grands Repères
Date de publication : 18/06/09
N° ISBN : 2707156779
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2 commentaires

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Valéry Rasplus

20/06/09 20:07
Je crois Manue, que dans votre liste vous avez oublié une question :

- "C'est quoi cette bouteille de lait ?"
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manue

20/06/09 11:30
Atelier confection de questions à portée politique.

- Que pensez-vous des concepts de catégorie sociale inférieure, moyenne, supérieure véhiculée par certains médias et certains sociologues ?
- Comment à votre avis peut évoluer un adolescent à qui il est demandé de se représenter comme né dans une catégorie sociale inférieure ?
- Pourriez-vous nous indiquer des exemples de personnes appartenant à des catégories inférieures, moyennes, supérieures ?
- Pensez-vous que dire d’un parti politique qu’il doit « séduire » les catégories sociales moyennes tout en gardant une assise dans les catégories sociales inférieures est une analyse politique ou un commentaire de marketing électoral ?
- Croyez-vous que l’organisation de certains ashrams où les personnes doivent contribuer deux heures par jour aux corvées d’intérêt général et le reste du temps faire ce qu’ils veulent pourrait constituer une source d’inspiration pour des modèles sociales de gauche ?
- Pensez-vous que Jean-Marie BIGEARD fasse partie des catégories sociales supérieures de la société ?
- Pensez-vous que les producteurs de KOH LANTA fassent partie des catégories sociales supérieures de la société ?
- Pensez-vous qu’il existe une différence idéologique entre le paternalisme et le maternalisme ?
- Pensez-vous que le droit de créer et le droit à la liberté d’expression soient plus important que les droits d’auteurs ?
- A votre avis, pourquoi dans le sens et usage commun, les droits d’auteurs se résument à leur rémunération ?
- Que pensez-vous du concept de « mourir de rire » ? est-il un équivalent possible de « mourir pour des idées » ?
- A votre avis, le concept de « gauche moderne » relève-t-il des mêmes stratégies politiques que celui de « national socialisme » ?
- Pensez-vous que socialiser les moyens de production soit une idée de gauche archaïque ?
- Avez-vous une réaction lorsque vous avez appris que le composant chimique E330 que l’on trouvait fréquemment dans les produits alimentaires industrialisés était destiné à créer une sensation de plaisir dans notre cerveau afin qu’il leurre notre palais et nos papilles gustatives sur ce que nous étions en train de manger ?
- Croyez-vous que les industries culturelles recherchent l’équivalent du E330 pour leur production ou qu’elles l’auraient déjà trouvé ?
- Que pensez-vous des problèmes d’obésité culturelle qui se posent dans nos sociétés occidentales ?

http://myspace.com/manuelleyerly

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