On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

L’enjeu de ce livre dense et fragmenté se donne à lire d’entrée, dans la langue immédiatement reconnaissable d’Axelos, forgée par cinquante ans d’investigation. Lisons, écoutons le fragment 6. "Il y va du centre énigmatique de tous les rapports, de tous les renvois, c’est-à-dire du monde advenant comme temps, n’obéissant à rien qui lui soit extérieur et se déployant comme jeu, dit et actionné par ce qui traverse l’homme qui, dans son existence plus qu’individuelle et même plus qu’humaine et dans l’histoire pas simplement universelle, plongé dans l’advenir et l’errance orientée, ne peut plus se passer d’affronter le grand enjeu, la technique planétaire. Il n’y va pas seulement du langage et de la pensée mais autant de l’expérience agie et agissante – pensée et expérience n’étant pas des opposés – qui requiert notre amicalité n’excluant pas le conflit."
D’un mot : il est question de l’histoire – et cette histoire n’est pas seulement l’histoire universelle, au sens de la philosophie moderne (Kant, Hegel, Marx), elle renvoie à l’historicité du jeu du monde, en tant que cela nous concerne, nous implique, en tant que nous avons à en répondre, que notre responsabilité est engagée, convoquée. Car précisément, comme le dira beaucoup plus loin un autre fragment, ce qui approche nous approche, et nous aussi, nous l’approchons. Nous sommes compris dans le jeu, jusqu’à un certain point, nous le comprenons, et dès lors, nous ne sommes sujets à aucun des sens de ce terme : ni assujettis, ni dans la position d’un agent souverain et autonome. Joués, jouant, le plus souvent excédés et dépassés par ce qui se joue de nous, et pourtant toujours remis en jeu ; sollicités, dans notre passivité même, à être actifs, créatifs.
Kostas Axelos nous dit : dans le jeu des métamorphoses, vous êtes transformés et transformants. Pourquoi y insiste-t-il à ce point, sans doute plus encore que dans les précédents livres ? Parce qu’il a remarqué, et cela perçait déjà dans Réponses énigmatiques, ce qu’il y a dans les attentes de la plupart des hommes, disons dans nos attentes, de présomption et de déception. Parce que la tonalité, la Stimmung du temps est tantôt euphorique, tantôt lasse, fatiguée ; rageuse et découragée, indifférente et dépourvue de la moindre distance. Maniaque, dépressive. Et ce livre nous dit pourquoi. Cela se laisse, me semble-t-il, résumer ainsi : tantôt vous prétendez tout contrôler (cette prétention est sans limite, elle concerne "la systématique de tous les renvois") et tantôt vous perdez pied. Le malheur, c’est que vous ne comprenez pas grand-chose : vous ne comprenez pas que vivre, c’est être compris dans le jeu du monde comme temps ; et le temps, vous ne savez pas ce que c’est. D’où l’illusion de la maîtrise, qui ne voit pas que son objet se dérobe dans le jeu des métamorphoses. Et quand, à l’issue d’un sursaut de rage, vous plongez dans les tréfonds de l’épuisement, vous ne mesurez pas votre implication dans le jeu du monde – vous ne mesurez pas votre liberté. Il manque de la générosité dans votre tristesse, et de l’amicalité, ne serait-ce qu’à l’égard de votre propre fureur de vivre.
1 commentaire
alma
Je le remercie aussi pour cette qualité d'écriture, exigeante, dont le charme est de ne pas se laisser immédiatement appréhender. Je sais que l'époque n'est pas à la complexité, plutôt à la grande simplification, c'est pourquoi j'en appelle à ce genre de lecture exigeante.
Pourquoi ne vous entend-on pas à la radio ?