On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

On peut se demander pourquoi, dans un ouvrage si libre, Marc Fumaroli n’en a pas profité pour se réconcilier avec Marx. Il le qualifie de "travailleur intellectuel", signifiant par là que le marxisme ne peut penser l’otium. Quelques pages plus loin, il décrit Baudelaire (dont la haine du bourgeois est au moins égale à celle de Marx) comme le modèle achevé de l’homme d’otium, sachant combler son loisir par un excès de travail. Cette description, pour juste qu’elle soit, n’est-elle pas celle de Marx, qui se délassait de son travail en s’amusant à résoudre des équations différentielles ? Certaines pages du Capital paraissent résonner avec Paris New York : "En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite" : travailler pour soi, et pour réaliser sa vocation, c’est la définition baudelairienne de l’otium. La même idée traverse Paris-New York et retour, tout imprégné du secret espoir de voir un jour l’otium triompher de tout. Et ce ne serait pas jouer sur les mots que de demander à Marc Fumaroli de paraphraser une des plus célèbres phrases de Marx : la publicité "est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple". . Pour sortir de ce trou noir, Marc Fumaroli propose de faire de ce loisir intérieur une philosophie. Au fond de la triste désolation d’un monde décivilisé, Fumaroli trouve dans l’otium plus qu’une étincelle. C’est l’avantage caché du déclin : l’otium invite au voyage et donne à chacun les chances d’un nouveau départ.
Marc-Fumaroli et retour
Marc Fumaroli manipule dans ce récit de voyage tous les codes d’écriture qu’il maîtrise ordinairement : ceux de l’académicien, de l’universitaire, de l’esthète, du spécialiste de littérature, de l’écrivain consacré. Il en joue et promène sur le monde un regard de mandarin et de grand seigneur. Mais, derrière cette plume si sûre d’elle-même, on croit entendre les questions sans réponse d’un homme désemparé. Un monde sans otium est-il encore habitable ? Les vibrations intérieures sont la part la plus attachante de ce livre, dont l’auteur, par un mauvais destin, paraît condamné à vivre dans le monde des abribus publicitaires, nouveau temple du mauvais goût. Dans un ouvrage précédent, il écrivait : "Nous appartenons, nous autres professeurs de Lettres et qui avons charge d’âmes, à des générations qui ont vu croître et triompher, dans les appétits collectifs et en écho, dans la réalité sociale et politique, un empire de loisirs où nous nous sommes sentis curieusement étrangers. Ces loisirs, d’instinct, nous les avons deviné d’une essence contraire à ces otia dont parle Virgile dans la IIIe Bucolique : un Dieu a fait ces loisirs pour nous." . Cet aveu, on le cherchera en vain dans Paris New York et retour, rêveries d’un promeneur célèbre, mais qui n’a d’amis que des solitaires comme lui. Le beau passage où, seul dans son studio sur Riverside Drive, il se remémore les fresques de Pompéi est un moment de solitude intense et acceptée. Il y a dans ce livre un début d’autoportrait, celui de l’humaniste marginalisé.
Quelques confidences égrainent le récit ici et là : "Baudelaire (…) habite une autre planète. C’est la meilleure, je ne la trahirai pas". Marc Fumaroli préfère cependant demander aux autres de s’épancher pour lui. Il s’exprime à travers les citations, toujours magnifiques, surtout dans les épigraphes de ses chapitres : Valéry : "L’art de lire à loisir, à l’écart, (…) se perd, il est perdu" ; Verdi : "Torniamo all’antico, sarà un progresso" ; Flaubert : "La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des Modernes". C’est à eux qu’il demande de dire sa gêne et son désarroi. André Breton est aussi un des auteurs le plus souvent cités. Son étonnante présence et ses citations décalées indiquent assez bien que ce livre est le récit d’un "Amour fou", celui de la beauté![]()
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