On parle souvent des victimes directes des printemps arabes mais rarement des 2000 morts migrants, tués par non-assistance à personne en danger qui, abandonnés par l’Europe, se sont échoués dans des conditions épouvantables. L’Union européenne a fait des printemps arabes une tragédie qui a été celle des migrants tragiquement noyés, dont les oppresseurs ne sont ni Moubarak, ni Ben Ali mais les responsables européens. 
Bertrand Badie, sur nonfiction.fr, le 31 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Sociologue, historienne d’art et critique d’art d’origine canadienne, ayant vécu aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Sarah Thornton - déjà auteur d’un livre remarqué sur la culture jeune et la fréquentation des raves et des boîtes de nuit - possède à n’en pas douter les atouts intellectuels qu’exige une investigation du monde de l’art contemporain international. Elle y ajoute une compétence relationnelle rare dans les milieux académiques, qui lui a permis de pénétrer ce monde de l’intérieur ; un sens de l’observation digne des meilleurs ethnologues ; une aptitude à la narration que lui envieraient bien des journalistes ; et une écriture pleine d’esprit (à laquelle toutefois la traduction française peine un peu à rendre justice). Le tout offre un livre drôle, instructif et, de bout en bout, passionnant, écrit comme un thriller où l’on se demande à chaque page si l’on ne va pas découvrir un meurtre à la suivante.
Nous voilà donc introduits, successivement, chez Christie à New York, avant le début d’une grande vente aux enchères d’art contemporain ; dans une salle de cours du CalArts (Californian Institute of the Arts) de Los Angeles ; dans l’enceinte de la foire de Bâle, peu avant l’ouverture ; à la Tate Britain de Londres, au moment où va se décerner le Turner Prize, le plus important des prix ; dans les locaux du célèbre magazine Artforum International ; du côté de Tokyo, dans l’atelier d’un des artistes japonais les plus en vogue; et, enfin, à la veille de l’ouverture de la Biennale de Venise (l’équivalent, dit-on, du Festival de Cannes). Si l’on était en France, sans doute aurait-il fallu ajouter le pré-vernissage d’une exposition dans un grand musée parisien…
Dans cet univers où la circulation de considérables sommes d’argent va de pair avec celle, aussi contrôlée que possible, des informations ("dans le monde de l’art, le potin n’est jamais futile. C’est la forme vitale du renseignement commercial"), le simple fait de pouvoir pénétrer dans le cercle raréfié des artistes, des commissaires, des décideurs, des collectionneurs, et dans ces moments privilégiés où le public n’est pas encore admis ("La Biennale de Venise n’ouvre pas au public avant demain, mais elle est déjà finie pour le monde de l’art"), constitue en soi un remarquable atout. Sarah Thornton nous en fait profiter, rapportant avec un mélange de curiosité et de détachement les conversations qu’elle a pu mener, par des entretiens plus ou moins formels.
Dans ce monde quantitativement restreint, où il est de bon goût de parler des artistes en ne mentionnant que leurs prénoms, règne une permanente et intense concurrence : les commissaires-priseurs vont être jugés par leurs pairs si les ventes ne dépassent pas suffisamment les estimations ; les collectionneurs sont jaugés par les quelques autres milliardaires, voire les conservateurs de musée, avec lesquels ils se disputent les artistes les plus en vogue ou, mieux, ceux qui sont en passe de le devenir ; les galeristes rivalisent avec leurs confrères pour attirer les bonnes grâces des artistes ou s’imposer dans le milieu comme les plus compétents ; les experts et conseillers doivent prouver en permanence qu’ils sont meilleurs que leurs rares collègues s’ils veulent affirmer ou confirmer leur réputation ; et les artistes les plus cotés se comparent avec leurs prédécesseurs et leurs successeurs dans la course aux records (même s’ils sont censés ne pas le faire : l’idée qu’ils sont en concurrence est tabou). Les plus grands des collectionneurs n’y sont pas forcément les plus riches, ni les plus célèbres, mais les plus introduits – ceux qui ont accès les premiers aux œuvres, aux informations, aux personnes. Quant aux artistes, chacun sait - sauf les naïfs - que l’argent ne fait pas leur valeur : encore faut-il que l’épreuve du temps confirme la cote du moment ; ce dont personne, par définition, n’a les moyens de s’assurer. En attendant, on mise sur tel ou tel comme, il y a un siècle, sur le cheval réputé gagnant ; on constitue des collections comme d’autres, auparavant, des écuries ; et l’on parade dans les allées des foires avant les vernissages (car pendant, c’est pour le tout venant) comme l’on se montrait, jadis, à Longchamp.
1 commentaire
stéphane