On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le présent texte, traduit du japonais, annoté et doté d’une postface par Benoît Grévin, paraît pratiquement en même temps qu’une série de trois autres textes originaux publiés par CNRS-Éditions : tous ont en commun de donner accès, de façon inédite, au Japon du dernier tiers du XIXe et du début du XXe siècle. Mais contrairement aux ouvrages parus à CNRS-Éditions, le texte de Kaneko Mitsuharu n’est ni un texte programmatique, ni un manifeste édité pendant la période considérée : il s’agit d’un écrit autobiographique retraçant l’itinéraire intellectuel et géographique et les rencontres de ce poète avant-gardiste pendant toute la période allant de la fin de l’ère Meiji à la fin de la Guerre du Pacifique, et il a été publié en 1965. C’est d’ailleurs de cette vue rétrospective et du contexte dans lequel est paru ce texte que se dégage pour une part la conception du « désespoir » présent dans le titre du texte de Kaneko.
Estimant alors que la conscience de la défaite commençait à s’estomper aussi bien sous l’effet de la réussite économique qu’à l’approche du centenaire de la Restauration du pouvoir impérial initiant l’ère Meiji, Kaneko présente à la fin de son ouvrage le « désespoir » comme le seul moyen susceptible d’éviter aux Japonais qu’ils ne retombent dans leurs dramatiques erreurs passées. Mais comme l’indique le sous-titre qu’il a donné à son texte, il faut d’abord comprendre par ce terme de « désespoir » les conséquences de l’ouverture à l’Occident telles qu’elles lui sont apparues au fil de son itinéraire et à l’occasion des rencontres avec un certain nombre de « désespérés » auxquelles celui-ci a donné lieu – sans que le regard critique qu’il porte sur cette ouverture nourrisse pour autant chez lui la moindre nostalgie de l’époque antérieure à cette ouverture.
La personnalité originale et la curiosité foncière de Kaneko, qui inscrit délibérément le récit de son itinéraire et de ses rencontres dans le contexte historique de son époque, font de cette autobiographie intellectuelle un témoignage d’une valeur considérable. Les vues non conventionnelles qui y sont exprimées vont au-delà de l’image que les Japonais ont accoutumé de donner d’eux-mêmes (et telles que les a ensuite reprises et diffusées un Occident en mal d’exotisme), notamment dans les « nihonjinron », ces essais qui constituent un genre à part entière et dont le but principal consiste à démontrer l’unicité du peuple japonais ; par la distance qu’adopte Kaneko et les perspectives qu’il ouvre, son ouvrage semble même être un anti-nihonjinron.
Aucun commentaire