Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale. 
Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Le réalisateur Michael Haneke a donc reçu à Cannes la récompense suprême, la palme d’or. Si, lors de la conférence de presse annonçant la sélection officielle, en avril, le délégué général du festival, Thierry Frémaux, avait pris soin de préciser qu’aucune nationalité ne serait mentionnée – les films étant de plus en plus le produit d’associations d’individus de plusieurs nationalités –, lors de l’annonce de cette palme d’or, c’est bien un réalisateur « autrichien » qui a été honoré, pour un film dont l’action se passe en Allemagne, pendant l’année qui précède la Première Guerre mondiale. La plupart des commentateurs, comme celui qui assistait pour une chaîne de télévision privée à la cérémonie de clôture, ont ajouté que le film éclairait sur les racines du mal, sur la situation sociale et morale d’une Allemagne essentiellement rurale qui allait, moins de deux décennies plus tard, porter très démocratiquement un certain Adolf Hitler au pouvoir. Mais pendant la projection du film (dont la sortie est prévue en octobre en France), une question émergeait rapidement : en quoi le propos de Haneke concerne-t-il spécifiquement l’Allemagne ?
A travers une dizaine d’épisodes, l’ancien instituteur d’un petit village protestant du nord de l’Allemagne nous relate divers incidents, parfois presque mystérieux, qui témoignent tous de l’extraordinaire pression qui s’exerce à l’époque sur les habitants : un baron qui règne sur son domaine comme au Moyen-âge, des familles courbées sous le poids d’un patriarcat des plus autoritaires, et une religion mère de toutes les frustrations et génératrice, bien sûr, des névroses les plus classiques. Dans ces conditions, les enfants vivent dans un état de servitude physique et morale et la seule échappatoire sera, comme l’histoire nous l’a enseigné, le fascisme, à défaut d’une révolution dont 1968 allait apporter dans quelques domaines une certaine ébauche.
Mais pourquoi le réalisateur autrichien est-il allé situer son sujet en Allemagne ? Il a eu l’occasion, lors de différents entretiens, de rappeler qu’il était lui-même issu d’un milieu protestant très coercitif, dont La Pianiste permettait déjà de laisser entrevoir les dégâts. Puisque c’est bien chez ses voisins du nord que se trouve le berceau du protestantisme, plus que dans la très catholique république alpine, il était sans doute naturel qu’il y place l’action de son film, dont il a d’ailleurs lui-même écrit le scénario et les dialogues. Mais à tout bien considérer, son film est profondément européen et il est un peu rapide d’y voir une histoire « allemande ». Si le film est présenté comme une coproduction entre l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie et la France, ce n’est pas qu’en raison des différentes sources de financement. Il y a d’abord, bien sûr, un hommage appuyé à l’un des maîtres du cinéma européen, Bergman, dans l’usage du noir et blanc mais aussi dans le respect des acteurs, qui irradient dans chaque scène, qu’il s’agisse des enfants du Ruban blanc ou des villageois des deux Bergman médiévaux (La source et Le Septième sceau). Le thème du proto-fascisme qui intéresse Haneke est aussi celui de L’œuf du serpent, dont l’action se passe également en Allemagne.
Quelles sont les conditions qui ont rendu possible le fascisme ? Il y a bien sûr la crise économique, qui impose des parallèles évidents avec la situation actuelle, mais aussi le pouvoir absolu incarné dans le film par le personnage du baron, qui n’est pas sans rappeler le Cavaliere transalpin ou l’omni-président français qu’il est interdit de prétendre « voir » dans un lieu public comme la Gare Saint-Charles. Que dire de l’interdiction de rassemblement qui frappe les jeunes dans les espaces communs des cités ? De la politique du chiffre qui vise les contrôles d’identité tout comme les expulsions ? Des sans-papiers acculés au suicide pour échapper aux violences policières ?
7 commentaires
Meir
Sans pour autant défendre le film de Tarantino oú de remettre en cause l'attribution de la Palme d'or, pouvez-vous m'expliquer en quoi l'histoire du "Ruban Blanc" n'est-elle pas aussi une interprétation de l'histoire ?
Le scénario écrit par Michael Haneke lui-même, ne se réfère en aucun cas à un récit Historique, ni même est inspiré de faits réel. Du village, en passant par les personnages, les événements mystérieux, tout jusqu'à l'insinuation que l'on a à faire, ici, aux racines du mal, tout est inventé par Haneke.
Alors on est encore bien loin de l'ascension d'Hitler au pouvoir, on s'attache ici plus aux caractères psychologiques de cette génération, dans quel environnement a-t-elle vécu.
Puis Haneke nous prend par la main, à travers de long plan, nous montre cette violence, cette soumission a l'ordre, dans quels conditions ont grandit les futurs bourreaux. Ou pas ?
Parce que oui, Haneke aime nous balader, mais reste en retrait, ne se prononce pas, sous-entend, mais ne prend pas partie. Ces enfants ont pu finir autrement pourrait on dire.
Mais qu'en est-il de l'Histoire? Pas celle d'Haneke, la véritable Histoire.
Peut-on sous entendre qu'ils puissent exister des circonstances social et psychologiques qui ont pu pousser cette génération à un génocide ? Ces circonstances sont-elles les seules ? Peut-être, peut-être pas. Mais dans ce cas présent, il fallait faire une étude sociologique pour saisir ces faits, pas par une interprétation de l'Histoire.
Car une interprétation de l'histoire évoquant les prémices de ce qui nous à conduit a l'Holocauste, c'est bien plus dangereux qu'une bande de juifs exterminant des nazis a coups de batte de baseball.
Adam
Il est facile de conspuer une société évidente de violence, de totalitarisme et d'abnégation de la différence au regard de l'histoire.
Qu'en est il, alors, de notre société actuelle? Sommes nous moins violents, envieux, jaloux, pervers? La technologie et la psychologie nous aide t elle à ne pas reproduire les même erreurs? La nature humaine nous condamne t elle à nous détruire?
La communauté entière (institutionnelle, religieuse...) est coupable dans ce film. Et nous avec puisque nous cherchons toujours un coupable autre que nous-même...
Sousse
C'est effectivement un très beau film, sur le fond et sur la forme. Digne de Bergman ! Je n'avais pas vu un aussi beau film depuis longtemps.
Jérôme Segal
http://www.education.gouv.fr/cid25781/festival-cannes-prix-education-nationale.html
Eve