On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.


Toute jeune discipline, la neuroéthique arrive cette année sur le territoire français aux travers de deux ouvrages. Mais qu’est-ce qu’exactement que la neuroéthique ? Les auteurs des deux présents ouvrages s’accordent pour affirmer que sous ce terme sont regroupés trois domaines distincts, bien qu’étroitement connectés. Dans un premier sens, la neuroéthique est aux neurosciences ce que la bioéthique est aux sciences du vivant : une discipline qui s’interroge d’un point de vue éthique sur les pratiques des neuroscientifiques et sur les possibles applications de leurs découvertes (c’est la neuroéthique appliquée). Néanmoins, parce que le cerveau est intimement connecté à qui nous sommes et à ce que nous sommes, la neuroéthique est aussi une interrogation sur la façon dont les neurosciences viennent bouleverser les traditionnelles questions d’éthique générale (principalement la question du libre-arbitre – c’est la neuroéthique fondamentale). Enfin, dans un troisième sens, la neuroéthique n’est plus une discipline normative mais descriptive : elle est l’étude des bases cérébrales de nos jugements et de nos comportements moraux (on a alors affaire aux neurosciences de l’éthique). Les deux ouvrages récemment parus en France ont comme mérite de tenter de couvrir (d’une façon ou d’une autre) tous ces champs.
Quand mon matérialisme (qui n’en est pas un) est meilleur que celui des autres
Commençons donc (honneur aux femmes) par l’ouvrage de Kathinka Evers : Neuroéthique, Quand la matière s’éveille. Le livre s’inspire de conférences données par l’auteur au Collège de France et s’organise en quatre chapitres. Le premier chapitre cherche à poser les bases de ce que l’auteur appelle un matérialisme éclairé, qui prendrait en compte l’existence de l’esprit et respecterait ses trois dimensions fondamentales : sa dimension subjective (en première personne), sa dimension émotionnelle (qui fonde selon l’auteur sa spontanéité) et sa dimension plastique (l’esprit est lié à un cerveau qui se développe en interaction avec son environnement et qui est ainsi le produit d’une "symbiose socioculturelle-biologique"). Le deuxième chapitre traite de la question du libre-arbitre en lien avec les neurosciences, et affirme que le modèle développé au premier chapitre permet de concilier l’intuition selon laquelle nous sommes responsables de nos actes avec les découvertes des neurosciences. Le troisième chapitre s’occupe de ce qui nous rend par natures capables de porter des jugements moraux, nos émotions, mais affirme que nous sommes naturellement biaisés par une tendance à favoriser nos proches et développe un portrait des hommes comme "xénophobes empathiques". Le dernier chapitre, enfin, s’intéresse aux applications éthiques des neurosciences, et à la façon dont celles-ci seraient susceptibles de modifier en profondeur nos sociétés et notre nature même (c’est la partie éthique appliquée).
Comme on le voit, l’ouvrage n’est pas un ouvrage introductif à la neuroéthique, mais l’exposé d’une thèse – plus précisément : la proposition d’un nouveau modèle qui est celui du matérialisme éclairé. Le problème est qu’aucun argument satisfaisant ne vient étayer dans l’ouvrage la plausibilité de ce modèle, qui reste somme toute assez flou. Quel est l’enjeu selon l’auteur ? "La neuroéthique doit éviter les pièges du dualisme, mais elle doit également éviter les pièges du matérialisme non éclairé et de l’éliminativisme naïf" . Il s’agit donc de prendre en compte les acquis des neurosciences et de renoncer au dualisme tout en refusant de tomber dans certains écueils. Quels sont-ils ? Ce sont ceux de la "science psychophobe", qui refuse toute existence à l’esprit ou cherche à le réduire au cerveau et du "cognitivisme naïf", qui ne prend pas en compte l’importance des émotions dans la vie mentale. Entre ces deux écueils, le "matérialisme éclairé" est censé nous indiquer la voie sure.
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