On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Il est difficile de rendre compte de cet ouvrage qui, disons-le d’emblée, n’est peut-être pas le meilleur de son auteur. L’œuvre multiforme de Jean-Pierre Dupuy a traversé plusieurs domaines : la critique des modes de production d’abord, où il s’est attaché, dans le sillage d’Ivan Illich et d’André Gorz, à mettre en évidence les phénomènes de contre-productivité qui surgissent au-delà d’un certain seuil, quand l’institution (l’école), ou l’outil (la voiture, le médicament, l’hôpital) cessent de servir, et se retournent contre leurs finalités déclarées, l’éducation, la mobilité ou la santé…
Aiguillonné par René Girard, Dupuy s’est ensuite consacré à de stimulantes analyses du nouage du nous rassemblées sous le paradigme de l’auto-organisation : pouvons-nous nous grouper et dire nous autrement que sous une transcendance, que le corps social, dans un même mouvement, à la fois expulse et méconnaît comme son œuvre propre ? La genèse (endogène) de la loi, de l’autorité, des dieux ou du symbolique en général n’oblige les hommes qu’à condition de leur revenir de l’extérieur, dans la méconnaissance ; et le phénomène du bouc émissaire illustre par excellence ce mécanisme par lequel nous séparons le mal du bien, ou un Autre de nous, en polarisant sur ce tiers exclu une violence qui éponge celle des hommes entre eux ; la paix se rétablit (pour un temps), et les sacrificateurs peuvent adorer comme un dieu bienfaisant le méchant diable qu’ils ont chargé de tous les péchés… L’extériorisation de la violence, son auto-transcendance et son retournement en instance pacificatrice offrent ainsi le paradigme de l’émergence d’un ordre symbolique en général : le bouc émissaire n’est pas seulement l’exemple premier de la substitution, donc de la fonction symbolique au sens large, mais cette genèse peut éclairer celles de la monnaie, des lois, du contrat social selon Rousseau, et tous les mécanismes par lesquels les hommes s’inventent un surplomb stabilisateur de leurs guerres et, accessoirement, de leur identité ou leur culture.
Après un stimulant détour par le carnaval et par la panique, qui exaspèrent nos "crises mimétiques", Dupuy a consacré plusieurs livres aux représentations des catastrophes, et aux façons de prévenir celles-ci par des annonces appropriées. Il revisite ces diverses problématiques dans La Marque du sacré, au fil de chapitres qui paraîtront décousus à qui ne connaît pas de longue date sa pensée. Les entretiens radiophoniques qu'il vient de donner à France-culture (chez Ali Baddou, puis Antoine Mercier pour parler de "la crise") risquent de décevoir le lecteur qui se précipitera sur ce livre : autant le propos oral de Dupuy semble facile à assimiler, autant cet ouvrage rebutera par sa construction disparate, et par une rédaction obscure ou sophistiquée à l’excès. Essayons cependant de tirer de cet ensemble touffu quelques fils.
3 commentaires
Fabrice
Paulo
Confidence : je ne regrette pas d'avoir lu les derniers livres de Dupuy !
Thomas Lévy-Lasne
Je trouve que Jean-Pierre Dupuy pose d'excellentes questions et décrit très bien pourquoi nous ne voulons pas nous les poser. Il n'y aura plus personne pour lui donner raison si il a raison.
Là où le livre qui se voulait un approfondissement de son travail, butte, c'est comme vous l'avez bien remarqué sur la notion de nature. En bon rousseauiste, il ne prend pas la peine de distinguer ce qu'est la nature.
Tout s'effondre. On peut comprendre ses appels à la sacralisation sous cet angle. Un destruction sans appel de l'idée de nature aurait les mêmes conséquences qu'un enchantement. Il faudrait lire la thèse de philosophie du jeune Clément Rosset (à l'époque) "L'anti-nature" (édtion quadrige/ PUF 1973) .