Histoire
Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française
Dominique Kalifa
Éditeur : Perrin
Lois et règlements
Par opposition au Biribi romancé, la seconde partie, classiquement historienne, propose une périodisation chronologique très convaincante du dispositif disciplinaire : création des Bataillons d’Afrique en 1832, des corps spéciaux en 1889, apogée du système durant la Grande Guerre, et son « interminable agonie » à partir des années 30. Il s’agit d’un système punitif très organisé, juridiquement encadré et toujours contrôlé. La littérature administrative dépouillée par l’auteur montre que Biribi fut à la fois un souci et une nécessité. De même, il décrit une nébuleuse se décomposant en différents sous-ensembles, tous reliés par une chaîne invisible, mais disposant d’une logique interne toujours particulière : les pénitenciers militaires, les Bataillons d’Afrique, les ateliers et les chantiers, les sections spéciales, les compagnies coloniales, les exclus, autant de formes différentes de Biribi.
La complexité est la marque du système. A la fin, c’est elle qui aura raison de la patience des institutions et conduira au déclin de Biribi. Mais c’est également cette combinatoire qui fit la fortune du système : en dépit des garde-fous et des précautions prises, les irrégularités, l’arbitraire et les brutalités prospéraient, protégés par le brouillard administratif et la protection des distances. Le schéma proposé au milieu de l’ouvrage
vient heureusement aplanir les difficultés de lecture que ce dédale rend inévitables. Encore n’épuise-t-il pas l’ensemble des méandres de ce labyrinthe disciplinaire ni celui des cheminements individuels : on ne peut renvoyer ici qu’à la lecture passionnante de cette partie qu'il serait vain de vouloir résumer.
Le chemin de la misère
Pour achever son enquête, D. Kalifa recrée la vie des « biribis », si l’on peut encore parler de vie au royaume de l’abjection. Inconfort, maladie, haine, désintégration d’autrui et affaissement intérieur, tout est porté à l’extrême : Biribi sort l’homme de l’humanité. Les gardiens et les caïds alimentent une violence qui les unit dans la même déchéance. C’est un théâtre où chacun joue son rôle : victime et bourreau de soi-même. L’argot militaire, par une cruelle ironie, les dénomme les « Joyeux ». Ce système clos tire sa cohésion d’une peine chaque jour répétée. Ce qui rend ce tableau parfois insupportable à lire, c’est qu’il décrit l’implacable mécanique par laquelle seule la brutalité définit les hiérarchies. Pour tout nouvel arrivant, le pire est inévitable. Quelle surprise d’apprendre que la fête de corps de Biribi, tous les 8 février, était la « fête de la violence » au cours de laquelle chacun était libre de frapper qui bon lui semblait. Ce détail n’est pas le plus sordide de ceux que rapporte D. Kalifa, mais il dit assez bien ce que fut Biribi : un lieu d’aliénation. Les pages consacrées aux viols systématiques sont comme le résumé sordide de la vie des « Joyeux ».
« Les misérables, ceux que la misère fait souffrir et que la misère déshonore » écrivait Baudelaire, dans un article sur les Misérables. Tout Biribi tient dans cette observation. Il ajoutait, à propos du grand roman : « C’est un livre interrogeant, posant des cas de complexité sociale, d’une nature terrible et navrante, disant à la conscience du lecteur : Eh bien ? qu’en pensez-vous ? »
. Il est impossible de refermer Biribi sans se poser la même question.
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