On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
On n’en finit pas de redécouvrir les années 1950 . Cette décennie fascine, comme tous les « rapides de l’histoire » au-delà desquels rien n’est plus pareil. Les chercheurs ont en effet montré que la rupture dans l’histoire des mœurs et des mentalités des sociétés occidentales contemporaines se situait dans les années 1960, mai 68 n’en formant, en France, que le symptôme ou la face émergée . Tout historien qui travaille sur les années 1950, ce temps de guerre froide et d’interminable après-guerre, éprouve ainsi un sentiment d’étrangeté que le peu de distance chronologique rend plus mystérieux encore.
Pour l’histoire hexagonale, cette décennie témoigne d’une insertion laborieuse dans la mondialisation, d’une résignation douloureuse à un avenir de « puissance moyenne », d’une urbanisation qui ne bouleverse pas encore les représentations de l’espace français. Le Paris des années 1950, dont Georges Simenon a donné des évocations si colorées dans la série des Maigret, c’est celui de la IVème République. Un régime où la durée moyenne des gouvernements ne dépasse pas six mois, mais où un noyau de responsables politiques conserverait le pouvoir bon an mal an. Ainsi de Paul Bacon au ministère du Travail, de Georges Bidault et de Robert Schuman aux Affaires étrangères, d’Eugène Thomas aux PTT…
André Le Troquer compte au nombre de ces figures de la IVème République en sa qualité de président de l’Assemblée nationale. Il exerce cette responsabilité de janvier 1954 à janvier 1955, puis de janvier 1956 à octobre 1958. Comme beaucoup de dirigeants de la IVème, il s’est illustré dans la Résistance . Il appartient aussi à cette génération du feu à qui la Première guerre mondiale a servi de rude éducation politique. Qui connaît aujourd’hui cette silhouette au torse bombée, sur lequel est posé un nœud papillon, qui descend les Champs-Elysées avec le général de Gaulle, le 26 août 1944, aux côtés du frêle Georges Bidault et du massif Joseph Laniel ? Il fallait au moins le braconnage d’un romancier en terre d’historien pour faire émerger André Le Troquer de l’oubli. Benoît Duteurtre s’intéresse en l’espèce au scandale qui assombrit les dernières années de l’ancien parlementaire : l’affaire dite des ballets roses.
Les ballets roses ? Un scandale de mœurs qui forme comme le précipité d’une époque, ou le symbole d’une transition. La 15e Chambre du Tribunal correctionnel de la Seine, qui juge André Le Troquer en 1960, le soupçonne en effet d’avoir utilisé les services d’un hidalgo pour attirer de très jeunes filles dans une propriété appartenant à l’Assemblée nationale. Benoît Duteurtre reprend un à un, mais avec l’élégance du romancier, les pièces de ce procès. Espère-t-il y saisir un air du temps, comme si l’ambre des archives avait pu conserver vivants les acteurs du passé ? Il montre d’abord que l’expression « ballets roses », inventée par un journaliste, a beaucoup fait pour la célébrité du fait divers . Elle fait appel à un imaginaire très XIXème siècle : les danseuses perçues comme des femmes légères, qui acceptent de se produire en petits comités devant les maîtres politiques de l’heure. Or, les jeunes filles dont il est question dans ce fait divers ignoraient tout de l’art d’Isadora Duncan ! Le terme de « ballets roses » fut ensuite associé aux affaires de mœurs impliquant des nymphettes ou de jeunes adolescentes
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