Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Qu'on me permette de commencer par un avertissement : une amitié de presque trente ans me lie à l'auteur de ces Mémoires d'automne, et il ne saurait être question de dissimuler l'admiration que je lui voue. Toutefois, il serait aussi faux qu'injuste de laisser entendre que le livre ait besoin de la moindre indulgence. Un bref rappel biographique expliquera aisément pourquoi.
Comme son nom l'indique, Marie-Pierre de Cossé Brissac appartient à ce qu'on appelle une grande famille : son père était devenu à la mort de son frère le treizième duc de Brissac (tout en s'étant donné la peine d'entrer auparavant à Polytechnique). Par lui, et pour ne parler que des femmes, le sang de Marie Stuart, comme celui de la veuve Clicquot, coule dans les veines de l'auteur de ces mémoires. Quant à sa mère, née May Schneider, fille d'Eugène Schneider (lui-même petit-fils du fondateur des aciéries du Creusot), elle pouvait passer pour l'équivalent français d'une Frick, d'une Mellon, d'une Rockefeller. Évoquée avec tact et sobriété, son arrestation en 1944 sous l'accusation de collaboration mondaine (sans qu'aucune charge spécifique n'ait finalement été retenue contre elle) n'est pas l'un des épisodes les moins marquants du livre. L'enfance et l'adolescence de l'auteur se sont donc déroulées dans un monde où l'on "porte un nom" ; monde de châteaux, de chasses à courre, du Jockey Club, de dîners de trente couverts en fin de saison qui comportaient immuablement "un ministre, un couple de diplomates étrangers, un ambassadeur de France, un banquier, deux jolies femmes au moins et des dames plus âgées qui se distinguaient par leur fortune et leur action en faveur des musées". Monde où, si les hommes pouvaient, sans "déroger", appartenir à un conseil d'administration, il n'était pas question pour une femme de poursuivre des études supérieures, encore moins de devenir "un petit professeur miteux" ; en fait, ce dont il était principalement question pour elle était d'épouser l'une des "trois personnes" – dont Rainier de Monaco ("sa famille, les Grimaldi, ferait tout à fait l'affaire") seules jugées dignes d'une telle alliance. Et surtout pas question d'épouser un juif.
Il est remarquable que Marie-Pierre de Cossé Brissac, ainsi qu'elle le raconte ici, ait pris sur chaque point le contrepied de la tradition familiale : parallèlement à une licence d'histoire, elle a entrepris des études de philosophie, lesquelles l'ont conduite à l'agrégation dans cette discipline, qu'elle a enseignée pendant dix ans (notamment à Amiens, où elle a eu parmi ses collègues Gérard Genette et Dominique Fernandez, et à Fénelon) avant de devenir, en 1969, directeur de la division de philosophie que venait d'instituer René Maheu à l'Unesco. Ses mariages – il y en a eu trois – n'avaient rien à voir avec le "monde" de ses parents et les deux premiers étaient avec des juifs. Non des moindres dans les deux cas : Simon Nora (1921-2006), inspecteur des finances, futur directeur de cabinet de Jacques Chaban-Delmas et directeur de l'ENA, dont il sortait lui-même; et Maurice Herzog, l'alpiniste – à présent nonagénaire – dont le Général de Gaulle avait fait, en 1958, le premier ministre français de la Jeunesse et des Sports. (Le troisième mariage, pleinement heureux cette fois, a été avec Christian Schmidt, spécialiste des aspects économiques des problèmes de défense, professeur émérite à Paris-Dauphine). Francs sans indiscrétion, les Mémoires d'automne sont un témoignage révélateur des difficultés que pouvait rencontrer – mais pourquoi parler au passé ? – ce qu'on appelait jadis, non sans condescendance, une "femme supérieure", aristocrate de surcroît, dont le conjoint appartenait à une autre aristocratie, celle de la République, dont il faut bien reconnaître qu'elle a été bien plus fermée aux femmes que dans de nombreuses monarchies, constitutionnelles ou non.
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