On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Il y a exactement quatre cents ans, en mai 1609, paraissait à Londres un volume in-quarto de 80 pages imprimé par George Eld pour l'éditeur John Thorpe et distribué par deux libraires : l'un à Christ Church Gate, l'autre au cimetière de la cathédrale Saint-Paul. Sur la page de titre comme sur le titre de rappel en tête du texte, le nom de l'auteur, chose inhabituelle – et indice d'autant plus révélateur de la célébrité dont il jouissait – s'étend en caractères plus gros que le titre: Shakes-peares Sonnets. Suit une mystérieuse dédicace de l'éditeur “aventurier” au “seul progéniteur” des poèmes : à ce dernier, désigné par les initiales “W.H.,” sont promis le bonheur et une immortalité analogue à celle garantie par le “poète éternel” dans ses sonnets. Ces derniers, numérotés en chiffres arabes, sont au nombre de 154. Les 126 premiers évoquent l'amour passionné qu'a inspiré un jeune homme, trois ans durant, au poète plus que quadragénaire. Après l'avoir adjuré de se marier afin de procréer pour perpétuer sa beauté (sonnets 1 à 17), le poète s'adresse à l'aimé en termes passionnés. Cette passion est traversée par la jalousie, non pas tant pour la femme qui a séduit le jeune homme après avoir été la maîtresse du poète (sonnets 41-42) qu'à l'encontre d'un poète rival qui lui a “pris” ce dernier (sonnets 78 et suivants). À l'expression de l'amour se mêlent des reproches amers, car l'être aimé, dont nous apprenons qu'il est d'une condition sociale très supérieure, n'est dépourvu ni de vanité ni de fourberie. Dans un sonnet inachevé, dont le distique final est laissé en blanc – figuré par un double jeu de parenthèses, indice manifeste d'un acte de censure – le poète prend congé du jeune homme en lui promettant que le temps aura sa revanche. Les 28 sonnets qui suivent mettent en jeu une femme brune – ou sombre de peau – avec lequel le poète a une liaison dont le caractère charnel est mis en relief par les jeux de mots les plus crus et comparé défavorablement à la passion plus noble que lui inspire le jeune homme (sonnet 144). Le volume s'achève sur un poème de 329 vers, Plainte d'une amante, où une femme se répand en lamentations sur le traitement qu'elle a reçu d'un amant volage.
On n'en finirait pas d'énumérer les mystères que renferme ce petit livre, dont treize exemplaires seulement survivent. Shakespeare en avait-il autorisé la publication ? (La plupart des critiques actuels penchent pour l'affirmative.) Quand avait-il écrit les sonnets, dont deux (138 et 144) étaient parus, dans une version un peu différente, en 1598 ou 1599 dans le recueil collectif Le Pèlerin passionné ? Qui était “W.H.” – le jeune homme lui-même (on l'a longtemps cru) ou bien le protecteur qui avait permis la publication ? Pourquoi les sonnets promettent-ils l'immortalité à leur inspirateur alors même que son identité est tenue secrète ? Quel rapport y a-t-il entre les sonnets et la Plainte d'une amante, à supposer que ce poème soit vraiment de Shakespeare ? Enfin et peut-être surtout, faut-il lire le cycle comme une confession autobiographique ? C'est la tendance qui prévaut depuis que Wordsworth a défini les sonnets comme “la clé qui a servi à Shakespeare pour ouvrir son cœur”.
Evert Sprinchorn, professeur honoraire d'études théâtrales à Vassar College, apporte pour ce quatrième centenaire une contribution originale et solidement argumentée à l'immense édifice critique qui s'est édifié autour des Sonnets. Il commence par les situer dans le contexte de l'homoérotisme bien connu de la cour de Jacques Ier, qui avait succédé à Élisabeth en 1603. Il ne faut pas comprendre cet homoérotisme avec une tolérance de l'homosexualité sous toutes ses formes. Tout en affichant sans retenue sa tendresse pour ses favoris (Robert Carr, comte de Somerset, et après lui George Villiers, qu'il appelle dans une lettre “mon enfant et ma femme” et fera duc de Buckingham), Jacques Ier renforçait la législation réprimant la sodomie. Un homosexuel flagrant comme Christopher Marlowe aurait risqué gros. Et en même temps le sentiment passionné d'un homme, généralement un homme plus âgé, pour un jeune homme – accompagné éventuellement de certaines manifestations sexuelles, à l'exclusion de toute pénétration – était considéré par certains, dans la tradition du Banquet de Platon, comme la forme la plus élevée de l'amour.
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