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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Espérance et lucidité
[dimanche 26 avril 2009 - 17:30]
Littérature
Couverture ouvrage
Notre besoin de Rimbaud
Yves Bonnefoy
Éditeur : Seuil
453 pages / 21,85 € sur
Résumé : Une vie de passion pour Rimbaud, qu’il faut savoir écouter en ce siècle de périls.
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Notre besoin de Rimbaud rassemble les écrits qu’Yves Bonnefoy a consacrés au poète. On y retrouve bien sûr son Rimbaud, la célèbre étude de 1961 publiée au Seuil, qui s’est imposée comme un essai incontournable ; et puis, entre autres, un texte sur "Madame Rimbaud", la lecture d’un poème et la réponse à quelques questions de Roger Munier. Le volume est augmenté d’un essai inédit qui donne son titre au livre. Cette somme, Yves Bonnefoy la décrit moins comme un recueil d’essais que comme "une sorte de journal de mon affection pour ce poète".

Il n’est pas excessif de dire qu’Yves Bonnefoy a renouvelé le paradigme des études poétiques. Dès la fin des années cinquante, il faisait de Baudelaire le poète de la finitude vécue et désirée, et de Rimbaud l’un des aventuriers les plus audacieux et les plus exigeants de la poésie. Et aussi celui qui aura porté très loin le flambeau de l’espérance contre les tristes vérités que sa lucidité lui aura découvertes. Espérance et Lucidité, c’est le titre qu’Yves Bonnefoy avait d’abord retenu pour ce volume. Mais, explique-t-il, un sentiment d’urgence se fait aujourd’hui sentir, qui réveille notre besoin de Rimbaud : "J’en ai préféré un autre parce que m’alarme de plus en plus un certain déni que je vois qui se répand aujourd’hui de l’intuition proprement poétique, à cause d’une lucidité mal fondée dont la conséquence est un renoncement désastreux à l’espérance. Et parce que s’inquiéter ainsi, c’est savoir à quel point, Rimbaud, que l’heure présente lit peu, ou mal, est et va rester nécessaire." Une gravité, un souci, une inquiétude : voilà ce que la fulgurante destinée de Rimbaud peut, doit nous enseigner. "Nous avons besoin, puis-je dire, de notre besoin de Rimbaud." Dans l’entretien qu’il a accordé au magazine Transfuge en mars dernier, à l’occasion de la sortie du livre, et dans la continuité des propos qu’il avait tenus en 2008 au Magazine littéraire, Yves Bonnefoy a pointé du doigt les risques qui menacent notre société, contre lesquels la poésie doit être une arme. Il parle d’"idéologies", d’oubli du souci de la présence des êtres, de "structures verbales qui se referment sur leur néant". On ne peut toutefois mettre un véritable engagement au crédit du penseur, tant ses propos tiennent plus de la remarque inquiète, de l’appel à la vigilance, que de la dénonciation. Et ce n’est sans doute pas au poète et critique de tirer quelque conséquence politique que ce soit ; nous devons savoir apprécier ce conseil d’inquiétude et d’espérance.

Sous ces graves auspices, donc Rimbaud. Rimbaud dont la vision solaire et les déchirements auront inspiré bien des légendes. Mais c’est une voix, surtout, que Bonnefoy cherche à nous faire entendre, et que dès 1961, il cherchait à dégager : "Ces emportements, cette pureté inimitable, ces triomphes, ces brisements." De cette voix, l’essai inédit placé en tête du recueil, certes intelligent et de belle facture, ne nous dit rien de nouveau. Bonnefoy, oui, se répète. Rien de nouveau par rapport au grand essai de 1961, ni aux autres textes des années soixante-dix. Le lecteur familier de l’œuvre de Bonnefoy regrettera peut-être de pressentir, dès les premières lignes, le chemin que va emprunter l’auteur, sa dialectique habituelle, bien que son affection pour Rimbaud soit intacte, ainsi que sa clairvoyance.

Il est donc indispensable de se (re)plonger dans le Rimbaud de 1961. Ouvrage important, bien sûr, pour la lecture de Rimbaud qu’il propose, mais aussi pour sa singularité, sa manière de se distinguer de bien des essais littéraires de l’époque, de bien des postures. Il faut se souvenir de la récente description de la "fonction poétique" par Jakobson ; il faut se souvenir d’un côté, de l’intransigeance d’un Sartre à l’égard de Baudelaire (1946), et d’un autre du Qu’est-ce qu’un auteur ? de Foucault, quelques années plus tard (1969). Barthes ne tardera pas à déclarer la mort de l’auteur. Grand moment de trouble pour la pensée de la littérature et de la poésie. Quand on la considère au sein de ce débat intellectuel, évoqué certes bien grossièrement, la tentative du Rimbaud de Bonnefoy est courageuse, qui voit dans la poésie le trajet d’une subjectivité, l’obstination d’un être : une parole et un destin.

Titre du livre : Notre besoin de Rimbaud
Auteur : Yves Bonnefoy
Éditeur : Seuil
Collection : La Librairie du XXIe siècle
Date de publication : 19/03/09
N° ISBN : 2020992167
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1 commentaire

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Agnès

27/04/09 17:47

L'invention poétique ne s'est jamais bornée à l'admiration docile. Elle est faite de conquêtes et de remises en cause. Explorer, élargir l'univers des sensations humaines passe même le plus souvent par le bris des anciennes idoles. Or, Rimbaud ...

La statue de Rimbaud domine le XXe siècle. Rimbaud, pour la doxa, fut durant ces cent ans le symbole déifié de l'aventure littéraire, voire au-delà même, l'allégorie de l'expression et de l'expansion vitale de l'être. Le collège enseigna le "poète aux semelles de vent". Plus d'un adolescent se sentit frère de ce marginal en révolte. Des Illuminations fleurirent un peu partout. L'expérience rimbaldienne était l'alchimie absolue, le nec plus ultra de l'audace libératrice, en matière de création poétique. Au nom magique de "poésie" l'école surréaliste en vint à annexer à peu près toutes les expériences possibles - or jamais tant d'anathèmes, d'oukases et d'excommunications esthétiques ne furent prononcés peut-être, qu'au cours de ce temps, au nom du jeune homme audacieux et libérateur...


Nous avons bien changé d'époque. Nous voici, comme l'écrit Louis Latourre, "à l'heure de la neurolinguistique ; nous voici dans l'ère et l'aire "hi-tech" de tous les décloisonnements culturels" (*).

Voici un extrait de l'important article publié par la Société Française d'Etudes Byroniennes en mars 2008 :


« La poésie devrait défier son exégèse. La poésie devrait détourner la langue, opérer aux limites que lui fixe l’usage - et tendre à les franchir. Elle devrait explorer, exploiter toutes ressources sémantiques, phonétiques, au point d’aller plus loin que ce qu’on en peut dire. Elle devrait emmener l’homme au-delà du connu, des croyances, des limites inconscientes de ses schémas verbaux et mentaux. La poésie devrait … »

« Le jeune français Rimbaud, dans une lettre fameuse, trahit son impuissance à sortir de ces chaînes. Il trépigne, s’emporte. Il condamne presque tout ce que l’art poétique a produit avant lui. (Tout ? - c’est-à-dire : le peu qu’au XIXe siècle l’Europe et lui-même, pouvaient connaître de la poésie du monde…) Ce n’est qu’un jeu d’oisif, ou de la prose rimée. Il excepte les Grecs chez qui « vers et lyres rythment l’action ». Il rêve d’une poésie future qui celle-là sera « en avant », œuvre, acte d’un poète parvenu à l’état de voyant par un « long dérèglement de tous les sens »… Il écrit ses Illuminations, de brèves proses exotiques, impatientes, - mais fort loin du miracle rêvé. Rimbaud paie aux paroles leur tribut sémantique, métaphorique, multiple, - il oublie d’exploiter le matériau sonore, celui qu’un travail phonétique poussé peut donner au lecteur le vertige de saisir, sous les mots familiers.

« Il est vrai qu’emprunté à l’anglais, le titre renvoie aux « painting plates » ou « colored plates », - en français : gravures colorées… Nullement à l’extase de quelque éblouissement. L’idée de surface, de trace, de couleur appelle davantage l’imagination littéraire que les structures mentales vouées à la spatialité et à la résonance. Nul travail sur le bruit dont les mots se composent. Plus encore : l’abondance lexicale qui alourdit ces textes, favorise l’inconscience des propriétés physiques de la parole, corollaire de son usage courant. De nombreux adjectifs, de très nombreux articles (déterminants dont le français pullule), scories de la prose, trahissent la faiblesse du travail syntaxique et dissolvent l’énergie poétique attendue. »

« Mallarmé n’échappe pas non plus à l’impuissance… Même s’il en fait une Muse. Contrairement à Rimbaud (son jeune contemporain) lui s’obstine, persiste presque sa vie durant, au risque de sa santé physique et mentale, à creuser, rajeunir la forme usée du vers. Son dessein rigoureux le rend stérile et rare, - du moins l’oppose-t-il à l’abondance vaine de la production poétique de son temps. Le vers n’est pas pour lui une forme préétablie dans laquelle l’art n’aurait qu’à se couler sans effort : le vers est ce qui affecte le plus profondément la langue. »

« Mallarmé veut, poète, « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », « reprendre à la musique son bien ». C’est de « l’intellectuelle parole à son apogée » que naîtra la Musique… Des procédés classiques de rimes intérieures, d’assonances et d’allitérations, des liens cachés d’étymologie, la tension - jusqu’à la ténuité - de liens métaphoriques sous-jacents, une syntaxe sinueuse, tentent de renforcer un tissage poétique d’autant plus singulier, et déconcertant, qu’inscrit parfois dans la rigueur de cadres formels éprouvés (tel celui du sonnet)… Nommer, dit le poète, est détruire la jouissance : l’idéal est de suggérer. Mais le vocabulaire exotique de l’époque, quand bien juste allusif, le mot rare qui arrête la lecture, heurtant le suivi des plans métaphoriques - le vers souffrant visiblement de ne pouvoir le résorber -, l’apposition souvent sollicitée ainsi que l’incidence (deux procédés d’allongement syntaxique faciles), témoignent la fatigue du combat solitaire. L’air vient vite à manquer à tant d’isolement … « Le monde, croit Mallarmé est fait pour aboutir à un livre »… C’est un monde poétique tout anaérobie que Mallarmé, Rimbaud lèguent au siècle suivant. »

Louis Latourre ajoute :

"Je demande au lecteur d’excuser mon poète. L’expression violente, radicale, vient souvent à l’artiste sensible. Tout être passionné pèche par impatience : il voudrait que sa soif, son sentiment d’un manque, cette possibilité et ce désir d’une forme qu’il se croit encore seul à entrevoir, soient ressentis de tous. Nous voir nous satisfaire des œuvres déjà faites décourage son effort. Mais surtout, nous entendre opposer la leçon des formes en vigueur, des chemins recensés, des mots d’ordre reçus - à la singularité du projet qu’il porte, peut aigrir son discours. « Il est sage de cultiver la patience » dit volontiers Vinci.

"Mais il est sage encore de sentir nos œillères - culturelles, lexicales. Quelques clics sur la toile, quelques heures de vol... Voici l'Afrique, l'Inde, la Chine et cent contrées, cent mondes nous offrant leurs poètes, leurs chantres virtuoses, leurs shamans exaltés - naïfs, conscients, lucides, maîtres de leurs moyens, inspirés dans leur art. Leurs langues, classiques, dialectales, leurs styles secs ou fleuris y portent aussi bien à l’émotion intime qu’à l’introspection ou à la transe collective. Les fioritures extrêmes du kriti, le « récitatif aux huit timbres », le « chant chuchoté » - tant d’extraordinaires particularités de tous les arts du monde, les uns traditionnels, les autres récents (y compris les concerts de l’art pop, l’art vidéo, les « performances », la « culture urbaine »…) vivent manifestement hors cadre rimbaldien, mallarméen, mais saisissent le rapport au monde et rythment l’action bien plus sensiblement qu’un poème dans son livre.

"La leçon n’est pas tendre. Notre religion n’est plus la bonne. Notre Terre n’est plus le centre de l'Univers. Mais nous vivons ce temps où sous toutes latitudes, de toutes nations, toutes langues, - mieux instruits des visages multiples de leur art, éclairés des progrès des sciences du langage, les poètes peuvent enfin comparer leurs approches, leurs efforts respectifs, mesurer fertilement les chemins déjà faits, œuvrer de conséquence, en conscience plus grande (...) "


La suite de l'article le démontre : l'espérance et la lucidité que dit Bonnefoy ne peuvent plus se satisfaire de voeux pieux, de programmes séduisants ni d'observations stériles.


(*)
Louis Latourre : Poésie, Les Dessous du langage, bulletin de la Société Française d'Etudes Byroniennes mars 2008. Ensemble de l'article repris dans le site

http://theatreartproject.com

(Les extraits vidéo sont lisibles en navigateur Mozilla Firefox ou en Netscape)


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