Féminisme, Politique sociale
Petites filles d’aujourd’hui. L’apprentissage de la féminité.
Catherine Monnot
Éditeur : Autrement
Dès lors, c’est souvent dans le secret de la chambre à coucher que les expérimentations ont lieu, comme une ultime répétition avant la véritable performance, celle qui se joue devant les pairs, tout à la fois complices, juges et concurrentes, et les garçons, supposés uniques destinataires de ce qui s’apparente à un rituel de séduction amoureuse. C’est que les rapports garçons/filles sont, eux aussi, largement prédéterminés par le discours médiatique, que ce soit à travers les blogs, les jeux de société (comme
Secret Girls, qui, sous couvert de divertissement, initie les fillettes au flirt), les téléfilms (
High School Musical) ou les
pop songs. Des chanteuses comme Jenifer ou Britney Spears, parce qu’elles véhiculent une image double, à la fois innocente et hyper sexualisée, servent ainsi de support identitaire privilégié à des fillettes elles-mêmes victimes du syndrome “Lolita.”
Cauchemar post-féministe ? “Quelles limites à l’érotisation précoce des petites filles ?” s’interroge Catherine Monnot. Paradoxalement, remarque-t-elle, la censure ne vient pas des parents, qui offrent sans broncher des mallettes de maquillage ultra sophistiquées, ou des enseignants, qui refusent le plus souvent d’empiéter sur le domaine parental, mais des fillettes elles-mêmes, qui ont suffisamment intégré les normes sociales pour savoir ce qui “se fait”, et ce qui “ne se fait pas”, et ne pas vouloir risquer les railleries de leurs camarades. Déjà la mort sociale pour faute de goût, dans cette microsociété des moins de 12 ans. On en viendrait presque à exiger le retour des paillettes et des jupes à volants qui tournent.
N’y aurait-il donc aucune échappatoire à la normalisation des identités féminines par les
mass media ? Le sport offre, sans nul doute, une alternative à la féminisation précoce. La danse hip-hop, parce qu’elle suppose l’immersion dans un milieu majoritairement masculin, une “socialisation inversée”, entraîne un autre rapport au corps, centré sur la virtuosité physique et la maîtrise de soi, et l’incorporation, au moins temporaire, des codes et valeurs du masculin. Plus répandue, l’équitation constitue une école de rigueur et de courage, loin de l’univers magique de poneys bleu ciel à crinière dorée. Néanmoins, on reste frappé, à la lecture de l’ouvrage, par le caractère étroitement limitatif des modèles identitaires offerts, encore aujourd’hui, aux petites filles. Alors même que la contrainte parentale, et même éducative, apparaît largement relâchée, le monde adulte n’en exerce pas moins une pression, d’autant plus forte qu’elle est moins visible, sur les préadolescentes, par le biais d’une industrie culturelle, séduisante et complice.
On pourrait au final s’agacer de cette énième mise en accusation de la culture de masse, toujours vaguement entachée du soupçon de supériorité culturelle. Le procès d’intention serait pourtant mal venu ici. Sensible aux ambivalences et aux contradictions des discours et des pratiques observés, l’auteure est bien consciente que la culture populaire offre autant de modèles de résistance que de normalisation. Son imprégnation, du reste, n’est ni irrémédiable, ni définitive, à un âge où l’on n’hésite pas à brûler ce que l’on a adoré hier. Les petites filles ne sont pas des poupées de cire que chacun façonnerait à son gré. Peut-être plus dépendantes de l’image médiatique que leurs mères, elles sont également mieux à même d’en décrypter les pièges. “À la manière des petites poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres au fur et à mesure qu’elle avance en âge, loin de s’exclure, les différents visages de la personnalité de la fillette vont se superposer jusqu’à lui offrir son visage de femme adulte, riche de tant d’expérimentations, de recherches de soi, de quête d’images autant que de sens.”
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