On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Dans la figure du fondateur d’utopie réside une part d’héroïsme : celle du pasteur Brand, dans la pièce d’Ibsen, qui tente de faire plier la corruption du siècle devant l’inflexibilité de ses principes. Par cette ambition de combler « la faille obscurément sentie entre la chose telle qu’elle est et la chose telle qu’elle devrait être » se rejoignent Saint-Simon, Fourier ou Cabet. La société, soumise à l’absurdité, appelle à une inversion de ses règles dans une communauté imaginaire qui, par la vertu de l’exemple ou de la conviction, ferait advenir une humanité harmonieuse. C’est à cette image que s’attaque Michel Lallement dans un ouvrage consacré à l’expérience unique d’application d’une utopie, celle de Charles Fourier, par un de ses disciples, Jean-Baptiste André Godin. L’a-topie trouve ici son lieu : le Familistère de Guise. L’a-chronie y trouve son époque : entre 1846 et 1888. Dans un Palais Social qui concentre habitations ouvrières, écoles, théâtre, jardins ; par le rythme de ses événements communautaires ; par ses règles, aussi, le Familistère semble réaliser les promesses de l’utopie, à une époque où le travail commence à trouver une place dans les dispositifs juridiques et économique.
C’est donc un regard particulier que restitue la belle monographie de Michel Lallement, dont l’ambition est à la mesure du sujet, celle de la totalité. Aucune couture ni aucun contour n’échappe aux analyses détaillées de l’auteur, qui livre une photographie exhaustive du Familistère. Aucune approche n’est négligée ; viennent s’articuler histoire des idées, histoire sociale et économique, histoire du genre et de l’éducation. Issu de ce faisceau se dégage un fil conducteur : montrer comment « l’utopie peut contribuer à l’institution du travail aux marges des modèles sociaux dominants » , en articulant une approche biographique, celle de Godin, et une approche sociologique, celle du Familistère. L’ambition est de taille car elle pose d’emblée un oxymore : comment l’utopie, qui n’épuise son sens dans aucune réalisation, peut-elle s’inscrire dans une réalité sociale ? Et quelle serait sa fonction ?
L’utopie incarnée : Jean-Baptiste André Godin
L’histoire du Familistère est indissociable de celle de Godin, son fondateur, né en 1817. Il crée en 1840 une usine d’appareils domestiques en fonte et s’installe à Guise en 1846, où il prospère jusqu’à sa mort en 1888. C’est au cours de ses pérégrinations de jeunesse, alors qu’il est compagnon, qu’il fréquente l’école sociétaire de Fourier, à laquelle il adhère en 1842. Godin n’est donc pas un fouriériste qui aurait résolu ensuite de mettre en application les principes du maître, en fondant une nouvelle communauté. Il n’est pas non plus un industriel décidant d’adopter un modèle d’organisation productive, sans considération pour ses implications morales. Il est les deux à la fois, et si l’utopie contribue à orienter une expérience, l’expérience conduit à amender l’utopie. Ce dialogue constant marque la manière dont Godin s’approprie les idées fouriéristes.
2 commentaires
oli80
azerty