Rédacteur

Chercheur et écrivain

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Philosophie psychotrope
[mercredi 15 avril 2009 - 05:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Addict : fixions et narcotextes
Avital Ronell
Éditeur : Bayard
247 pages / 21,38 € sur
Résumé : Avital Ronell pose les questions de l'importance ontologique et culturelle de la drogue et de la culture comme drogue par excellence. Effets intenses mais brefs.
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On entre ensuite dans la partie méthodologique du livre, visant à expliciter ce lien fondamental. Une première méditation ontologique de l’addiction nous est proposée. Analysant la manière dont Heidegger à la fois pense l’addiction comme enracinée dans le "souci" mais protège ("tranquilise") en dernier ressort le Dasein au nom de la responsabilité, Ronell oppose la question, relativement classique, d’une liberté irresponsable et paradoxale dans son choix de la dépendance.

 

Une seconde réflexion, intitulée "vers une narcoanalyse" s’efforce de saisir les conditions de possibilité d’une pensée portant sur un objet défini par son altérité "absolue" et sa "dispersion contagieuse", soulignant la faiblesse des définitions scientifiques et politiques, et rappelant la nécessité de donner à la jouissance une place centrale dans le phénomène. Puisque la philosophie, kantienne ou heideggérienne, répugne elle aussi à se plonger dans les abjections de l’injection, c’est vers la littérature, à la fois compromise et lucide, que le philosophe se tourne, et notamment vers le parcours à la fois suicidaire et grandiose d’Emma Bovary, véritable festin nu de l’aspect addictif de la littérature et de son rapport à la jouissance destructrice.

 

Cette réflexivité est comme il se doit aussitôt prise en charge dans un petit jeu de réécriture, dans lequel, en un clin d’œil à Dick et Doyle, deux hallucinés notoires, Ronell précise son approche à travers des fragments de romans cyberpunk et policiers. Mais par-delà le jeu, Ronell explique aussi, et c’est intéressant, pourquoi les technologies étant une drogue, et la drogue une technologie ("une prothèse chimique") elle s’intéresse, à travers l’addiction, à la structure fondamentale qui les sous-tend : c’est sans doute une des pistes les plus riches du livre, qui sera de nouveau explorée dans la pièce finale.

 

Tout alors converge vers le morceau de résistance, une lecture en deux temps de Madame Bovary d’une virtuosité toute dérridéenne, particulièrement astucieuse dans le lien que Ronell établit entre l’addiction de l’héroïne et la place proéminente de la pharmacie de Homais : "Il n’existe pas de culture sans culture de la drogue quand bien même devrait être sublimée pharmaceutiquement." Centrée ensuite sur la question de l’ingestion et du rejet, l’analyse en revient somme toute à une lecture psychanalytique traditionnelle puisant dans "Deuil et mélancolie" et dans "Au-delà du principe du plaisir". On aurait presque envie de dire tout ça pour ça, si une réhabilitation de Freud, dans toute sa toxicité, n’était pas précisément un des objectifs poursuivis par Ronell, d’une part en raison de l’expérience et de l’expertise personnelle de Freud sur les drogues, et d’autre part de son courage à affronter la pulsion dans sa dimension destructrice.

 

Les thèmes du livre sont enfin réarticulés, et pour certains approfondis, dans une petite fantaisie finale, qui rappelle un peu le chapitre Circé d’Ulysses et remplie de private jokes bac +10 dans laquelle Marguerite Duras discute avec la Marguerite de Faust, avant que Jünger ne mette Heidegger sous acide. Pour amusant que ce soit, ce serait un exercice de style un peu frimeur, s’il ne rappelait pas dans ses rencontres, ses anachronismes et ses hybridations, le pouvoir proprement hallucinant de toute culture.

 

Pour poursuivre sur ces métaphores, on peut dire de ce livre qu’il est comme tout bon ouvrage de théorie, psychotrope, en ce qu’il "nettoie les portes de la perception" sur des questions où la doxa est particulièrement lourde, chez les pro- comme chez les anti-. On pourrait ainsi classer les essais en deux groupes, les "tranquilisants" (qui nous confortent et nous apaisent par leur cohérence rassurante) et les "stimulants", qui nous conduisent à penser autrement, y compris autrement qu’eux. Addict appartient à cette seconde catégorie. La pensée elle-même, en termes burroughsien y "métabolise sa propre came", et c’est bien cette jouissance penser transparaissant à chaque page du livre qui le rend, avant tout, stupéfiant.

 

A lire dans le New Yorker

- James Wood, Books, "Take a girl like you", The New Yorker, 6 septembre 2010, p.81. 

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