On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

C’est par fidélité à son époux défunt qu’Evelyne Lever, spécialiste reconnue du siècle des Lumières et serial biographer ), s’est engagée dans une étude sur le chevalier d’Éon. Maurice Lever avait en effet rassemblé la documentation nécessaire à un livre sur le plus célèbre des travestis du XVIIIème siècle. La mort de cet historien pionnier des questions de genre en France devait seule interrompre le projet, qu’Evelyne Lever assume comme un défi. La vie du chevalier d’Éon offre assez de romanesque pour servir le talent de plume d’une chercheuse familière des atmosphères de cour. Cette existence se déploie dans trois pays –France, Russie, Royaume-Uni- et sous deux sexes, ce qui lui a valu de passer à la postérité, des bandes dessinées aux chansons de Mylène Farmer . Elle mobilise à la fois l’histoire sociale, l’histoire des relations internationales, l’histoire du renseignement, l’histoire de l’imprimé et celle du genre.
Un espion devenu rebelle
Les “folies” londoniennes du chevalier ruinent une carrière diplomatique qui s’annonçait brillante au début des années 1760. En effet, les éclats que provoque alors Eon apparaissent comme une contrepartie à la fulgurance de son ascension sociale. Né en Bourgogne de notables prétendant à la noblesse, Charles d’Éon de Beaumont aurait pu mener une vie de robin. Avocat au Parlement de Paris à vingt ans à peine, il s’élève ensuite grâce au “Secret”, ce réseau diplomatique parallèle mis en place par Louis XV pour favoriser à l’origine les chances d’élection du prince de Conti au trône de Pologne. Le “Secret” autorisant des faveurs exceptionnelles, Éon a très vite le sentiment de ne devoir de comptes qu’au souverain lui-même. A l’été 1763, il connaît une forme d’apogée social avec le titre de ministre plénipotentiaire de France à Londres, en l’absence d’ambassadeur. Imagine-t-on les sentiments de cet homme qui occupe des postes généralement réservés aux vieux lignages ? Une apparente modestie le faisait protester lorsque ses protecteurs le félicitaient pour son action en Russie pendant la guerre de Sept ans. Nul doute cependant que les compliments atteignaient le chevalier d’Éon au cœur et le confortaient dans l’idée de sa propre singularité. C’est dans ce sentiment qu’il puisa la force de ne pas se soumettre à l’autorité du comte de Guerchy, nommé ambassadeur à la suite de M. de La Nivernais, et compromit définitivement son avenir au service du Roi à partir de 1764. Le fils de notables de Tonnerre, grisé sans doute par ses succès, refusait d’obéir à un aristocrate de la plus belle et de la plus ancienne eau. Le conflit qui suivit avec le comte de Guerchy doit être considéré comme le tournant de l’existence du chevalier.
Pendant plus de dix ans, ce dernier oppose des menaces et de la hauteur aux ordres qui lui intiment de “rentrer dans le rang”. Longtemps au service du Roi, il n’accepte pas d’être congédié comme un laquais. Il reste à Londres et conserve par devers lui des documents compromettants pour la Couronne. Nous sommes au siècle des Lumières : cette rupture avec la loi de la sujétion n’est pas sans conséquences imprimées. Londres s’arrache les libelles que commettent d’Éon et le comte de Guerchy. Les tribunaux britanniques, saisis par le chevalier, prononcent même un acte d’accusation contre l’ambassadeur de France, pour tentative de meurtre sur la personne de son ancien ministre plénipotentiaire ! La rébellion du chevalier d’Éon est aussi épistolaire, puisqu’il adresse des lettres incroyables d’insolence aux ministres et jusqu’au roi Louis XVI, qui succède à Louis XV en 1774. Ce conflit qui s’éternise place le natif de Tonnerre dans la position d’un réprouvé que son “extravagance” condamne à amuser les foules. Extravagance en effet que d’avoir cru au mérite plutôt qu’à la naissance comme principe de régulation des ambitions, quelques années avant la Révolution française…
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