On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Dans la préface de son ouvrage, Jean Peneff fait intervenir son ami et célèbre sociologue américain Howard S. Becker qui nous donne, en quelques pages, à réfléchir sur le travail du sociologue en tant que praticien . Pour Becker, l'activité du sociologue " trouve une concrétisation dans le monde réel, (...) ce dernier affecte constamment ce que nous faisons, la manière dont nous le faisons et ce à quoi nous aboutissons " . Ce monde réel, ce monde d'interactions sociales, loin d'être un espace idéalisé et constant est au contraire rempli de contraintes et d'aléas qui ne s'accordent pas toujours avec les conseils théoriques, méthodologiques ou techniques donnés (sous forme de normes ou de standards). Ainsi notre façon d'aborder et de voir le monde est-il lié à ce que l'auteur nomme " le développement du moi social " ou " la socialisation initiale " .
Pour Peneff, notre milieu, notre famille, nos relations, nos apprentissages, nos voyages, nos engagements, nos différentes interactions façonnent sélectivement tout autant nos idées que nos habitudes et nos comportements (que l'on nomme socialisation ou formes sociétales), en tenant compte que "chaque génération a eu ses propres perceptions, occupations et perspectives " . De tout cela résulterait notre goût, notre indifférence ou notre dégoût à observer notre environnement immédiat ou proche, commun ou étranger, naturel ou artificiel. Y aurait-il vocation ? Prédisposition ? Simple apprentissage ? Le lecteur avide de sociologie de l'éducation, d'aspects pédagogiques, trouvera dans cet ouvrage, à de nombreuses reprises, bien des éléments de discussion et d'analyses sur le sujet.
On apprécie les réflexions sur l'objectivation de soi . Jean Peneff nous y décrit, principalement dans le troisième chapitre, avec une certaine dose de nostalgie, son milieu de provenance, son style d'éducation, ses curiosités d'observation, tentant une auto-analyse de son parcours depuis son enfance, puis de son parcours militant – ancien secrétaire d'une cellule du PCF - sans trop s'étendre sur son parcours de sociologue. On a parfois l'impression, par des réflexions parsemées, que c'était mieux avant, notre société se situant en pleine période de déclin (de l'observation, du social, de l'éducation, du politique, de l'économique, etc.).
Objectivation du regard
Si " il n'y a pas pas de discontinuité entre l'observation ordinaire et celle plus sophistiqué du sociologue " , alors à quoi bon écrire un guide de savoir-faire d'observation, cette " initiation guidée " à la pratique de l'observation participante ou suivre des heures de cours et d'apprentissage pratique dans le cadre universitaire si l'école des champs ou de la rue se suffisent à elles-mêmes ? N'est-ce pas parce qu'il y a un défaut de continuité entre ces deux façons d'observer (dans les problématiques, les outils méthodologiques, les démarches, les étapes, les conceptualisations, les compétences, le temps accordé, etc.), comme " de trouver des faits ignorés et des justifications qui ne sont pas évidentes au premier coup d'oeil " ? Pourquoi alors se plaindre qu'" aujourd'hui, le face-à-face avec des enquêtés, cet acte simple, une des bases du métier, n'est plus enseigné " ?
La recherche d'objectivation est aussi un apprentissage actif qui peut, sans être monopolisé par une catégorie sociale, se former hors du cadre scolaire, et donc il n'est pas surprenant que " cette observation sociologique était plus souvent le fait de non-sociologues " . Nombre d'aventuriers, de découvreurs, d'explorateurs, d'observateurs amateurs plus ou moins autodidactes, d'auxiliaires sans grade, y ont participé avec un sens aiguisé de l'observation, beaucoup sont restés ignorés des livres d'histoire ou effacés par des noms autrement plus prestigieux.
Mais toutes les sortes d'observations ne se valent pas. Ce que modère l'auteur quand il écrit que " la distinction entre les représentations du social par observations profanes et savantes ne s'impose donc pas toujours " . Pour compléter la pensée de Peneff, nous pourrions dire que la réflexion sur l'observation n'est pas seulement " une réflexion sur les sociologues et l'évolution des conceptions de leur métier " , mais aussi, dans et hors du cadre académique, une réflexion sur l'objectivité de l'observateur, sur l'observation naturelle, spontanée, factuelle, diffuse, floue, superficielle, orientée, construite, structurée, comparée, scientifique, politique, cachée, déclarée,... Les exemples pris de scientifiques (Charles Darwin, Claude Bernard, Pierre Bourdieu, Henri Mendras, etc.) montrent ce souci de s'extraire de l'observation superficielle en recherchant au plus près une objectivation scientifique dans leur discipline via l'observation in situ ou in vivo, en se soumettant à un contrôle collectif des données et des résultats.
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Hector