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Pour une sociologie pragmatique : la compréhension du regard social
[mardi 31 mars 2009 - 23:00]
Méthodologie des Sciences Sociales
Couverture ouvrage
Le goût de l'observation. Comprendre et pratiquer l'observation participante en sciences sociales
Éditeur : La Découverte
280 pages / 16,15 € sur
Résumé : Une reflexion méthodique et personnelle sur la pratique de l'observation participante.

Dans la préface de  son ouvrage, Jean Peneff fait intervenir son ami et célèbre sociologue américain Howard S.  Becker  qui nous donne, en quelques pages, à réfléchir sur le travail du sociologue en tant que praticien  . Pour Becker, l'activité du sociologue " trouve une concrétisation dans le monde réel, (...) ce dernier affecte constamment ce que nous faisons, la manière dont nous le faisons et ce à quoi nous aboutissons "  . Ce monde réel, ce monde d'interactions sociales, loin d'être un espace idéalisé et constant est au contraire rempli de contraintes et d'aléas qui ne s'accordent pas toujours avec les conseils théoriques, méthodologiques ou techniques donnés (sous forme de normes ou de standards). Ainsi notre façon d'aborder et de voir le monde est-il lié à ce que l'auteur nomme " le développement du moi social "   ou " la socialisation initiale "  .

Pour Peneff, notre milieu, notre famille, nos relations, nos apprentissages, nos voyages, nos engagements, nos différentes interactions façonnent sélectivement tout autant nos idées que nos habitudes et nos comportements (que l'on nomme socialisation ou formes sociétales), en tenant compte que "chaque génération a eu ses propres perceptions, occupations et perspectives "  . De tout cela résulterait notre goût, notre indifférence ou notre dégoût à observer notre environnement immédiat ou proche, commun ou étranger, naturel ou artificiel. Y aurait-il vocation ? Prédisposition ? Simple apprentissage ? Le lecteur avide de sociologie de l'éducation, d'aspects pédagogiques, trouvera dans cet ouvrage, à de nombreuses reprises, bien des éléments de discussion et d'analyses sur le sujet.

On apprécie les  réflexions sur l'objectivation de soi  . Jean Peneff nous y décrit, principalement dans le troisième chapitre, avec une certaine dose de nostalgie, son milieu de provenance, son style d'éducation, ses curiosités d'observation, tentant une auto-analyse de son parcours depuis son enfance, puis de son parcours militant – ancien secrétaire d'une cellule du PCF - sans trop s'étendre sur son parcours de sociologue. On a parfois l'impression, par des réflexions parsemées, que c'était mieux avant, notre société se situant en pleine période de déclin (de l'observation, du social, de l'éducation, du politique, de l'économique, etc.).


Objectivation du regard


Si " il n'y a pas pas de discontinuité entre l'observation ordinaire et celle plus sophistiqué du sociologue "  , alors à quoi bon écrire un guide de savoir-faire d'observation, cette " initiation guidée " à la pratique de l'observation participante   ou suivre des heures de cours et d'apprentissage pratique dans le cadre universitaire si l'école des champs ou de la rue se suffisent à elles-mêmes   ? N'est-ce pas parce qu'il y a un défaut de continuité entre ces deux façons d'observer (dans les problématiques, les outils méthodologiques, les démarches, les étapes, les conceptualisations, les compétences, le temps accordé, etc.), comme " de trouver des faits ignorés et des justifications qui ne sont pas évidentes au premier coup d'oeil "   ? Pourquoi alors se plaindre qu'" aujourd'hui, le face-à-face avec des enquêtés, cet acte simple, une des bases du métier, n'est plus enseigné "  

La recherche d'objectivation est aussi un apprentissage actif qui peut, sans être monopolisé par une catégorie sociale, se former hors du cadre scolaire, et donc il n'est pas surprenant que " cette observation sociologique était plus souvent le fait de non-sociologues "  . Nombre d'aventuriers, de découvreurs, d'explorateurs, d'observateurs amateurs plus ou moins autodidactes, d'auxiliaires sans grade, y ont participé avec un sens aiguisé de l'observation, beaucoup sont restés ignorés des livres d'histoire ou effacés par des noms autrement plus prestigieux.

Mais toutes les sortes d'observations ne se valent pas. Ce que modère l'auteur quand il écrit que " la distinction entre les représentations du social par observations profanes et savantes ne s'impose donc pas toujours "  . Pour compléter la pensée de Peneff, nous pourrions dire que la réflexion sur l'observation n'est pas seulement " une réflexion sur les sociologues et l'évolution des conceptions de leur métier "  , mais aussi, dans et hors du cadre académique, une réflexion sur l'objectivité de l'observateur, sur l'observation naturelle, spontanée, factuelle, diffuse, floue, superficielle, orientée, construite, structurée, comparée, scientifique, politique, cachée, déclarée,... Les exemples pris  de scientifiques (Charles Darwin, Claude Bernard, Pierre Bourdieu, Henri Mendras, etc.) montrent ce souci de s'extraire de l'observation superficielle en recherchant au plus près une objectivation scientifique dans leur discipline via l'observation in situ ou in vivo, en se soumettant à un contrôle collectif des données et des résultats.


Ne rien oublier


Observer, s'est s'engager (participer, occuper un rôle, se dédoubler, s'immerger), prendre beaucoup de son temps (de présence et de régularité de passage), de notes (collecte détaillée), se décentrer (mobilité du dépaysement, entomologie sociale), connaître au préalable quelques notions sur son milieu d'enquête (sens du terrain, familiarité, intériorisation, intermédiaires), se mettre à l'épreuve (et non être seulement présent), explorer des boîtes noires et des zones d'ombres (ne pas être une seconde main), bref " devenir indigène dans un univers étranger, en partageant le travail ou la vie des personnes sur place "  , ce qui indique que face aux autres méthodes (questionnaire, interview, etc.) " l'observation participante (…) est la moins interventionniste, respectant le cours naturel des évènements "  .

Hors du champ universitaire, Jean Peneff nous entraîne dans le monde du savoir-faire de romanciers, d'artistes, de journalistes d'investigations, de comédiens, des militants politiques ou/et syndicaux, d'ouvriers, d'étudiants, de prisonniers de guerre ou civil, de résistants, d'oppresseurs, de militaires, qui ont personnellement vécu et pratiqué – volontairement ou non - toutes sortes d'observations participantes sociales nous offrant ainsi bien des témoignages descriptifs dans des univers aux dimensions multiples, complexes, particuliers, plus ou moins orientés dont nous pourrions largement nous nourrir, avec la distance critique et les contrôles  qui s'imposent.  Ses exercices de perfectionnements   nous semblent, par contre, plus initiatiques et trop limités : regarder la télévision sans le son, voyager en étranger dans sa ville, sortir de sa classe sociale.

Contrairement aux deux derniers exemples, très pertinents dans leurs approches et leurs pratiques, le premier exemple nous semble critiquable par la soustraction d'une donnée propre de terrain, celui du son (commentaire, verbalisme, etc.), partie intégrante de l'observation dont l'objectivation ne saurait souffrir de sa présence pas plus que d'une autre donnée (signes, attitudes, lieux, vêtements, décors, etc.). Cette recommandation est d'autant plus curieuse que Jean Peneff nous avait offert juste avant ce conseil pragmatique de William James : " un empiriste ne doit admettre dans ses constructions aucun élément dont on ne fait pas directement l'expérience et n'en exclure aucun élément dont on fait directement l'expérience "  . Faudrait-il étendre cet exercice de retranchement – arbitraire – à d'autres types de données considérées comme " parasites " ? Nous risquons, à suivre l'auteur dans cette voie , d'avoir une abondance de futurs sociologues observationnels sourds ou mal-entendant. 


Une méthode légitime


Même si " en sociologie, être qualifié d'ethnographe a longtemps été dévalorisant "   et qu' " en France, l'ostracisme de l'observation se manifeste encore "  , la  sociologie doit plus à l'ethnologie et à l'anthropologie au niveau de l'observation  qu'à une certaine philosophie qui exerça pourtant pendant bien des années son magistère de légitimation  . Il semble que ce goût de l'observation directe en sciences sociales, pour ce qui concerne la France, ne soit pas le plus partagé et qu'il reste encore largement minoritaire – marginal et pittoresque - en sociologie. " Pourquoi ceux qui l'enseignent la pratiquent-ils rarement ou pas du tout ? "  . La théorie, la conceptualisation, l'abstraction, est-elle plus valorisée que la pratique (moins noble) ? Mais dans ce cas là, ne fait-on pas plus de philosophie sociale que de sociologie ? Héritage d'un mode de recrutement d'excellence via les grandes écoles ?

Une autre critique lui impute une trop grande subjectivation, comme si la subjectivité restait sur le parvis du laboratoire ou de l'amphithéâtre. Faut-il pour autant y voir cette attitude qu' " une observation bien faite décourage, démoralise et scandalise. On le verra souvent en sociologie académique " ?  . Ce qui n'est pas le cas de l'exemple type pris tout au long de cet ouvrage, en provenance de l'Ecole de Chicago. L'auteur date la mise en pratique de l'observation dans la sociologie française, et sa diversité thématique, au début des années 1990, soit quatre vingt ans après des sociologues précurseurs comme Robert E. Park ou Florian Znaniecki.

Nous observions, pour notre part, qu'effectivement, de 1945 à 1950 " la sociologie française est alors peu empirique et le terrain in situ quasi inexploité "  . Jean Peneff indique pour sa part un temps beaucoup plus long où " de 1955 à 1990, l'observation était quasi absente "  . Il reste que pour lui, actuellement, " il y a bien une idée de l'observable dans la situation française, mais timide, fragile, peu sûre d'elle-même "  . Le " retournement de 1990 " serait-il à ce point négligeable (quantitativement et qualitativement) ? La faute serait-elle imputable aux sociologues mandarins, aux statisticiens, aux sondeurs (" sondomanie "), aux " quantitavistes ", aux politiques et aux politologues,  aux conseillers, aux communicants, etc. ? En tout cas les chapitres neuf et dix constituent une charge critique contre ces catégories sociales et leurs hégémonies  coupables d' " entraves à l'observation dans le monde contemporain ".  Cette critique n'est pas sans pertinence ni légitimité scientifique, comme le démontrent ses analyses sur les arrangements statistiques et ses modes d'élaborations, le suicide et la scolarisations. 

 

Au terme de cet ouvrage, nous ne pouvons que recommander la lecture du dernier chapitre, peut-être même avant tout autre, pour son analyse fine de ce que sont les conditions de l'observation participante. Ce type d'initiative incitera peut-être aussi plus de sociologues et  d'étudiants à prendre  l'air, à passer du monde de papiers au monde de terrains (nullement incompatibles), à pratiquer l'art de l'observation participante, une sociologie liée à l'expérience directe et à la conversion du regard.

 

Valéry RASPLUS
Titre du livre : Le goût de l'observation. Comprendre et pratiquer l'observation participante en sciences sociales
Auteur : Jean Peneff
Éditeur : La Découverte
Collection : Grands Repères
Date de publication : 19/02/09
N° ISBN : 2707156639
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1 commentaire

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Hector

01/04/09 10:44
Analyse pertinente et pédagogique : le terrain est très formateur, merci de nous l'avoir si bien mis en relief.

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