On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Les pages qui suivent, concernant les impérialismes américain et russe, paraissent plus convenues. Elles n’en contiennent pas moins d’utiles rappels géopolitiques concernant les modèles proposés par les deux grandes puissances (exportations technologiques et importance du capital pour les Etats-Unis ; industrialisation étatique et refus des investissements privés étrangers pour l’URSS), le rôle de l’aide internationale en tant que réparation historique due par les anciennes puissances colonisatrices aux nouveaux pays, le poids du marché du pétrole qui accorde aux ressources naturelles une place primordiale dans la géopolitique…
Le dernier chapitre insiste sur l’identification des Etats-Unis à une république impériale, qui ne fonctionne pas par annexion mais par alliances militaires et implantation de bases militaires et qui nécessite l’existence d’un ennemi pour maintenir son système hégémonique. Cette description appelle une comparaison absente de l’ouvrage d’Henry Laurens : un parallèle avec la ligue de Délos dont Athènes était l’hégémon, et qu’elle contrôlait par le biais d’un tribut (utilisé en fait par la cité pour son propre développement) et par l’implantation des clérouquies, installation hybrides entre colonies et bases militaires, pour mieux contrôler les alliés ayant tenté de se soulever contre l’autorité athénienne.
Henry Laurens rappelle également que la politique impérialiste américaine a un rôle régulateur en Asie et perturbateur au Moyen-Orient, qui se fonde sur un sentiment d’exceptionnalité (caractère de l’empire romain, selon P. Veyne) et celui de sa propre puissance (non fondée sur des modes de production, comme le relevait déjà R. Aron dans sa définition de l’impérialisme). Sans être véritablement un empire, les Etats-Unis sont donc bien décrits comme une puissance impérialiste, créatrice d’idéologies qui lui sont étrangères : « la réalité humaine fait que les impérialismes ont été les moteurs de l’universalisation de l’humanité tout en produisant les nouveaux nationalismes qui la combattent » .
Le sous-titre de l’ouvrage d’Henry Laurens laissait espérer des développements sur une histoire comparatiste des empires et de leurs dénonciateurs. Mais l’histoire considérée est uniquement contemporaine, à tel point que les quelques exemples comparés (avec Rome presque uniquement) sont plutôt décevants, car trop limités. Une fois cette déception dépassée, l’ouvrage rassemble utilement une description distanciée du fait colonial et impérialiste, même si, parfois, l’objectif du livre (démontrer que les critiques portées contre les empires sont en porte-à-faux avec la réalité impérialiste) semble avoir été oublié par son auteur au profit d’une description un peu linéaire. On retiendra surtout les quelques pages inspirées sur les origines du multiculturalisme et les processus de construction de l’image de l’autre ; c’est là qu’Henry Laurens retrouve ses domaines de prédilection, où il excelle![]()
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