On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Danièle Linhart donne avec ce petit livre une interprétation des évolutions du travail. Sa thèse est exposée d’entrée de jeu : la dimension socialisatrice et l’orientation altruiste du travail se perdent, et la faute en incombe aux nouvelles formes de mobilisation du travail qui font appel à la subjectivité des salariés, mais “dans des conditions et selon des modalités contraignantes, d’objectifs très précisément définis.” . Le sentiment de contribuer à faire exister la société par son travail, qui persistait dans l’univers taylorien au sein des collectifs de travail et dans la volonté de transformation historique de la société, disparaît désormais sous le double effet de la dérive narcissique et de l’assujettissement des salariés à la cause de l’entreprise qui les emploie. L’interprétation est ici proche de celles qu’ont données récemment Vincent de Gaulejac dans La Société malade de la gestion ou Marie-Anne Dujarier dans L’Idéal au travail , auxquels l’auteure fait référence. Pour une analyse plus systématique des processus par lesquels le travail fait société, permettant de questionner des interprétations différentes, le lecteur pourra se reporter au livre de Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine .
Le fait que le travail salarié inclut une part de don est une idée dérangeante, explique Linhart. Elle ne cadre guère avec la manière habituelle de considérer le travail sous la forme d’un contrat (même si l’on prend en compte les règles implicites ou l’engagement subjectif qui le complètent ou l’accompagnent nécessairement). Il s’agit pourtant d’une idée classique en sociologie au moins depuis Durkheim, qui situe “le travailleur dans une relation à la société dans son ensemble” , tout en montrant que celle-ci prend d’autant plus d’importance que l’individu devient plus autonome .
La préservation de l’orientation altruiste dans l’univers taylorien et bureaucratique
L’auteure mobilise dans les chapitres suivants à l’appui de cette thèse les nombreuses enquêtes de terrain auxquelles elle a participé. Elle rappelle tout d’abord “l’importance des collectifs de travail dans la régulation du rapport au travail et de son vécu” dans l’univers taylorien. “Les contraintes du travail, en leur sein, font l’objet d’une gestion clandestine, plus ou moins implicite ; le sens du travail, son utilité, sa valeur, son rôle dans la société sont également pris en charge par ces collectifs qui édictent des règles morales et participent d’une interprétation idéelle à visée universelle de cette réalité de travail.” . Ce qui explique que des salariés puissent développer une véritable nostalgie de ces ambiances de travail, malgré les progrès réalisés concernant la valorisation des personnes et de leurs compétences et l’amélioration des conditions de travail. Elle l’illustre d’exemples, puisés dans des ambiances très pénibles, de “logiques sociales nourrissant une identité collective, source de fierté, de dignité qui échappent à la domination de l’entreprise et dialoguent avec la société.” . Elle montre que la modernisation, l’individualisation des salaires et parfois les licenciements “ont fait voler en éclats ce monde de solidarité et de partage de valeurs qui se traduisait dans les actes de travail.” et parfois dans les luttes .
Elle s’intéresse ensuite au secteur public. La situation des postiers est a priori meilleure, explique-t-elle, ceux-ci réussissant à préserver une orientation altruiste. Même si celle-ci, “portée par les principes républicains d’égalité, continuité et accessibilité du service” , est vécue “sur un mode profondément individuel” dans la mesure où les collectifs de travail ou le métier ne sont guère investis par eux sur le mode identitaire. Les postiers “vivent dans la conscience de la portée fortement symbolique de leur fonction, tout en assumant un rapport individualiste au travail et une forte valorisation de leur vie hors travail.” , écrit l’auteure. La modernisation de La Poste entre en conflit avec cette position lorsqu’elle privilégie les entreprises par rapport aux particuliers ou promeut une démarche de plus en plus commerciale, pour les métiers en contact avec la clientèle.
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