Littérature

Seuls les enfants savent lire

Couverture ouvrage

Michel Zink
Tallandier

Lectures enfantines
[jeudi 19 mars 2009]


Sautant à cloche-pied d'un souvenir livresque à l'autre, Michel Zink revient sur ses jeunes découvertes.

Dans Seuls les enfants savent lire, Michel Zink dévoile les prémisses de son parcours d'érudit. Candeur, éclectisme et saveur guident les choix d'un enfant qui sera ainsi emporté en Lecture.

"Les résumés sont injustes, car ils ont un ton de supériorité. Ils prétendent savoir ce qui est important dans le livre mieux que le livre lui-même. Ils font bon marché de tout ce à quoi l'auteur a employé sa peine. Ils affectent une voix neutre et égale qui écrase sous l'ennui blasé ce qu'il y a de plus palpitant et de plus émouvant." 

Voilà qui est dit. Figure d'érudition, référence sur la littérature du Moyen-âge, éminent professeur du Collège de France depuis ses débuts d'assistant à la Sorbonne en 1968 (où il deviendra professeur), Michel Zink n'a de cesse de promouvoir et d'éclairer histoire et réception de la littérature médiévale autant à l'attention de ses confrères-chercheurs que du grand public. Seront ainsi revisités et sortis de l'ombre les chansons de toile, Rutebeuf, Froissart. Lire sa leçon inaugurale au Collège de France permettra de découvrir ses thèmes de prédilection et son inscription dans l'exégèse médiévale.

Invitons pourtant le lecteur à le suivre dans cette promenade toute en finesse, en modestie, en enfance : Seuls les enfants savent lire. L'enjeu de cette flânerie, bien plus dense qu'elle ne s'annonce, s'avérera des plus ambitieuses : "Mais je ne parle ici ni des lectures ni des goûts obligés de l'enfance, pas plus que je ne m'astreins à faire l'inventaire de toutes mes propres lectures. Je parle de celles qui résonnent encore suffisamment en moi pour m'aider à me mettre à l'école de l'enfant que j'ai été." 

Hors de tout diktat, de tout précepte didactique, nous voici donc à la poursuite de ce sésame que chacun d'entre nous a un jour happé entre quelques pages, sinon nous ne serions sûrement jamais retrouvés, ici, sur ces pages même virtuelles. Sésame un jour offert, chéri, entretenu : le plaisir de lire. Sésame trop souvent égaré par de jeunes élèves qui quitteront les bancs de l'école sans plus goûter le livre. Se repérant par ses premières lectures, Michel Zink tente de tracer les étapes, d'autant plus fugaces qu'elles pourraient sembler incongrues, qui jalonnent l'entrée en littérature.

Le plaisir, premier ingrédient qui attirera tout enfant. Cette saveur immédiate, loin d'un choix quelconque, ni raisonné, ni raisonnable, loin de la soi-disant "grande" littérature, cachée dans une illustration, une odeur de vieux papier un peu humide, une maison aimée. Tout fera lit pour s'y délecter d'un livre. Et lorsque l'enfant plonge, il perd toute pitié pour sa proie, il savoure sans scrupule : "Telle est pourtant la minutie d'une lecture enfantine. Au reste, le ressassement de ces pauvretés engendre sa propre poésie." 

Au fil de ce retour en temps béni d'enfance, sur cette carte du tendre, nous suivons l'amoureux es littérature en herbe jusqu'aux régions liminaires et magiques du conte. "De toute la littérature universelle, rien qui soit plus lié à l'enfance que les contes, et rien dont on soit plus impérieusement sommé de donner une interprétation savante." 

Au-delà de ces "interprétations", le conte emmène l'enfant jusqu'à la source poétique du langage, à son essence, celle-là même que le médiéviste poursuivra avec assiduité et acuité bien des années plus tard. Ne nous y trompons pas. Ce plaisir-ci ne surfe pas sur les rives de notre civilisation, il n'est pas divertissement, il immerge radicalement dans la vie. Si l'adoubement sans condition qui a offert toutes les aventures imaginaires comme de la réalité, nous pousse aujourd'hui, nous, piètres adultes, à sourire, c'est que nous avons oublié au combien il a propulsé l'enfant dans l'univers multiple, dense et salvateur des livres.

"Au fond, j'avais beau ne rien comprendre, je comprenais tout. C'est ainsi que les enfants lisent. Ils comprennent sans savoir qu'ils comprennent. Ils ont raison. Le lecteur doit accepter d'être dupe de ce qu'il lit, et non jouer au plus malin. La pire lecture est celle des professeurs et des critiques." 

L'enfance nous a permis ce va-et-vient naïf et candide de l'imagination au réel, temps béni où personnes et personnages se confondent sur notre cartographie enchantée. Michel Zink en retrouve les étapes, celles d'un jeune esprit en formation, dans une quête qui s'ignore encore. Ainsi les récits de voyage incarnent un constat philosophique : "Enfants ou adultes, si nous résistons généralement à la tentation de décider que nous sommes à bout, c'est tout simplement parce que nous savons bien que lâcher prise serait vite plus dur encore que continuer à tenir." 

Et tous les copains-héros croisés enseignent peu à peu la limite de nos pouvoirs : "Je ne sais qui a dit que le moment le plus douloureux de la vie est celui où l'on découvre que l'on n'est pas un génie. J'ai heureusement fait cette découverte assez tôt pour que le douleur soit supportable." 

Un jour nous tombons dans l'âge adulte, mis à la porte du paradis des lectures enfantines : "Comment retrouver la pensée enfantine, plus pénétrante que celle des adultes, modelée par des impressions plus vives, et, peut-être pour cette raison même, incapable de se trouver une formulation claire, ordonnée, synthétique?" 

Le plaisir résistera, malgré quelques coquetteries de l'auteur. Quand bien même "tout échappe" , Michel Zink nous dénoue souvenir et mémoire, les dissocie subtilement en deux harmoniques complémentaires. L'un ordonne, retrouve, explicite, l'autre enfle ou disparaît, distille ou explose. Ces mots goûteux, ces titres ambigus, des extraits préférés, une silhouette imaginaire, s'épanouiront dans cette jouissive liberté des premières lectures :

"La règle que je me fixe, en rassemblant ces souvenirs, est de ne pas relire les livres dont je parle, puisque je cherche non à en donner un aperçu complet et objectif, mais à retrouver la trace qu'ils ont laissée dans ma mémoire. Une trace que je mesure aux passages, au détails, aux citations que j'y retrouve, comme aux lacunes et aux oublis." 

L'auteur nous offre son aléatoire cheminement. Aléas que tentent d'écraser une grande part des manuels de lecture et des métrages de littérature pour jeunesse. En ce généreux récit, pas d'histoire, pas de sociologie, pas de référence savante, du lu, du ressenti, du souvenir, des traces, des pépites qui n'ont de valeur que par ce qu'elles ont laissé germer. A l'opposé des publications pour la jeunesse, souvent flatteuses à l'œil et quelquefois judicieuses, qui, dans leur obsession d'adhérer aux besoins ou attentes des jeunes lecteurs (envisagés là, bien tristement, comme des consommateurs),  éliminent les points cardinaux de la carte du tendre ainsi déployée pour nous : liberté,  flânerie, plaisir...  et creuset du lumineux parcours de Michel Zink.





 

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